Flandres est un film qui prend son temps, au début. Avant de filmer le désert, Bruno Dumont filme les Flandres, sobrement. Il montre la campagne flamande, son vide, son étendue vaste, et ses habitants. On a des gens calmes, taciturnes, rustres, paumés (caractères dont le réalisateur raffole, et qu’il dépeint toujours avec maestria) qui font des trucs pour essayer de dynamiser leurs vies, comme boire des bières, discuter dans un pré (magnifique vert à l’image, au passage), ou baiser la gourgandine du village, que le plus introverti des habitants, qui sert de personnage principal, a le malheur d’aimer.
Esthétiquement, c’est superbe. Comme dit, le vert ravit la rétine, et le paysage encore enneigé nous immerge dans ce froid sec qui sent bon l’hiver. Pour les personnages, on a des dialogues gauches, banals, bredouillant, ce qui renforce l’authenticité. Dumont sait mettre en scène ces béotiens qui ont vraiment du mal à s’exprimer, soit par timidité, soit à cause du vide en eux qui font qu’ils n’ont rien à dire.
Puis vient le départ au front. Le vert est remplacé par un superbe bleu azur du ciel tunisien, sublimé par le jaune sable local. La gourgandine est seule et déprime, mais continue de baiser avec des gens dans l’étable du père. Les deux gars du village vivent les horreurs de la guerre. Ils assistent à une émasculation d’un des leurs pour avoir violé une autochtone. Ce que j’aime chez Dumont, c’est qu’il n’y a pas de manichéisme, on montre les gens dans leur médiocrité. Barbe (le prénom de la fille facile), dont l’impulsivité ingénue fait penser à Mouchette, est juste une paumée. Elle pratique le sexe comme on ferait un sudoku, ça ne lui fait ni chaud ni froid. Les gars au front violent parce que l’occasion se présente, c’est atroce mais ça se passe. C’est épuré, ça ne s’étend pas. Maîtrisé.
Barbe, restée dans les Flandres, subit un avortement et devient folle. Pareil, c’est montré très rapidement, un peu comme dans la vraie vie quand on n’a pas de nouvelles de quelqu’un.
Quand le rustre retourne chez lui, il retrouve Barbe (et le spectateur retrouve cette misère, ces grands corps de ferme complètement en décombres et austères) mais est encore plus fermé qu’avant, la scène où il craque et lui dit qu’il l’aime est d’une pureté saisissante.
Un film qui passe vite, superbe visuellement, et qui sait montrer une flopée d’émotions avec beaucoup de personnages taciturnes. Dumont est fort.