Flush
7.3
Flush

Film de Grégory Morin (2025)

Après le Méandre de Mathieu Turi et l'Oxygène d'Alexandre Aja, qui commencent un peu à dater, cela faisait un moment qu'aucune production française n'avait daigné approché le huis-clos claustro. Ce concept de film enfermant un personnage (quasiment seul) dans une zone exigüe, de quelques mètres carrés tout au plus, a pourtant confirmé son efficacité et son adaptation naturelle à de fortes contraintes de budget. Un potentiel qui n'a pas échappé à Grégory Morin, cinéaste autoproduit à l'indépendance farouche, aussi exclu des circuits de distribution classique qu'il est connu des festivals de cinéma bis, son dernier bébé, Flush, en ayant d'ailleurs tellement fait le tour qu'il est déjà, malgré son jeune cycle de vie, l'un des films les plus connus de ce genre spécifique : une chiée de nominations, 7 récompenses, et une belle carrière annoncée à l'international alors même qu'il reste, à l'heure où j'écris, sans distributeur officiel.


Pas de doute, on est bien, avec Flush, face à ce qu'on nomme une "bête de festival". Un concept fort, centré sur un pauvre type la tête coincée dans le trou d'un chiotte turc. Peu d'acteurs, un unique décor : trois zouaves dans le sous-sol d'une boîte de nuit dégueulasse, qui ne nous est suggérée que par les vibrations des basses cognant à travers les murs. Et du bis, bien sûr, de la tension, du gore, des péripéties aussi dégueulasses que ce que peut suggérer son pitch, convoquant ce qu'il faut de crasse, d'humour noir et de violence. Si sa sortie en salles n'est pas actée faute de distributeur, Flush a déjà écopé de la part de notre commission de classification nationale d'une interdiction aux moins de 16 ans bien tapée, qu'on doit moins aux torrents de pisse et de matières fécales que se prend sur le râble ce pauvre Jonathan Lambert, qu'aux scènes de mutilations, meurtres et autres découpages de membres divers et variés qui réussissent presque par miracle par s'inviter dans une histoire étonnamment dense et complexe compte tenu de l'unité de lieu.


Difficile de pitcher le film sans évoquer d'abord la performance étonnante de Jonathan Lambert, indéchiffrable électron libre de l'humour français qui avait fait ses armes voilà de longues années chez Ruquier (suivant ou précédant d'autres grands noms à venir comme Florence Foresti ou Marc Fraize) avant de rejoindre les fidèles de la première partie de carrière de Quentin Dupieux, avec Steak ("la nouvelle comédie avec Eric et Ramzy", disait l'affiche, factuellement exacte), puis Réalité. Cet homme trapu à la voix fluette, qui a toujours fait rire sans vraiment faire rire, grand défenseur du pas de côté et de l'avancée masquée, ne semblait pas destiné à s'illustrer dans un film de genre. C'est pourtant à lui qu'a pensé Grégory Morin pour incarner le premier rôle de Flush, et le résultat est étonnamment payant. Visage émacié, air bougon et dépassé, voix lasse et impatiente, Jonathan Lambert joue ici une sympathique ordure, que l'introduction nous présente comme un camé addict à toutes sortes de substances se débattant avec ses problèmes familiaux et la garde de sa fille. Sa veulerie est rapidement annoncée, de même que ses nombreuses failles, invitant à une étrange forme d'empathie dont le scénario comme la mise en scène jouent assez bien.


A la fois détestable et touchant, le personnage central est dépeint comme un abruti qui, d'une certaine façon, mérite ce qui lui arrive ; à l'horreur de prendre un virage comique, donc, quand notre anti-héros se retrouve littéralement la tête dans la merde, roué de coups par des dealers pas très bien intentionnés mais auxquels on ne peut pas vraiment donner tort non plus (c'est ça, aussi, qui est drôle), misérablement coincé, le visage en sang, sans autre horizon qu'une lente et douloureuse agonie au milieu des bouts de PQ qui macèrent. C'est ici qu'est à saluer l'une des grandes réussites du film, qui nous présente un protagoniste simultanément pathétique, odieux et émouvant, envers lequel on éprouve, dans un même et contradictoire mouvement, de l'empathie, de la pitié, mais aussi une furieuse envie de se foutre de sa gueule en se disant, quand même, qu'il ne l'a pas volé. Un premier conflit cognitif qui régale, qui permet à la tension de se construire et de se maintenir, et aux nombreuses scènes craspec, de faire naître à la fois le rire et la révulsion.


Dans une démarche très différente de ses aînés français, Grégory Morin et son scénariste David Neiss troussent en effet non pas un film d'horreur, mais une comédie d'horreur : c'était évidemment promis par le synopsis, mais c'est, en pratique, honoré par une réelle aisance à alterner entre les registres, parfois sans prévenir, entre la peur claustrophobe panique et l'humour le plus gras. La densité de l'histoire, qui offre un passé à son protagoniste et justifie l'intervention de personnages tiers (quatre, au total), apporte de son côté un certain souffle romanesque en posant des enjeux plus ou moins graves, plus ou moins intimes, entre crise familiale à résoudre et polar hard boiled à base de trafiquants de drogue pas commodes. L'arrivée de ces personnages secondaires relance les enjeux, reconfigure la menace et appelle de nouvelles astuces de mise en scène, des séquences bien vues suintant leur propre dégueulasserie, entre le premier degré d'une tragédie amoureuse et le décalage absurde d'une lutte perdue d'avance contre des vilains bien vénères et en supériorité numérique.


Question gore, le film trouve toujours à donner à son public de quoi rassasier sa faim, et souvent de façon originale. Le problème devient dès lors de tenir cet équilibre complexe, en évitant la dissonance que peut amener un film fondé sur l'humour (à travers la situation invraisemblable de notre protagoniste) et le drame (à travers ses enjeux intimes, partagés par d'autres personnages). Si la majeure partie du métrage réussit dans cette délicate mission en parvenant à évoquer sans trop rougir du Sam Raimi coupé à de l'Edgar Wright de banlieue, c'est malheureusement une autre affaire quand on approche du traitement appliqué à l'un des personnages spéficiquement, environ aux deux tiers, qui provoque un éclatement de l'unité tonale du film et fragilise la cohérence de son dispositif. Sans trop en dévoiler, Flush se prend les pieds dans le tapis de la tentative de tragédie familiale qu'il brossait en début de film avec un premier degré assumé, en changeant son fusil d'épaule sans aucune raison pour infliger à l'une de ses ouailles un sort particulièrement cruel, mis en scène avec un humour cartoonesque hors-sujet vaporisant complètement les enjeux dramatiques et mettant le spectateur dans une sensation d'inconfort moral jusqu'au générique de fin.


Il est rare qu'une "simple" dérive scénaristique m'amène à juger durement un film qui m'a autrement beaucoup plu, mais parfois, cela s'impose. Comme cela a justement été pointé du doigt par un spectateur à l'adresse de Grégory Morin pendant l'échange qui a suivi la projection, les conventions du slasher humoristique exigent d'attribuer aux victimes des vices irrécupérables, qui se retrouvent ainsi punis par une souffrance méritée. Morin l'a d'ailleurs parfaitement compris, lui qui a pris soin d'affliger son anti-héros de nombreuses lâchetés justifiant son chemin de croix intérieur. Il aurait donc dû savoir qu'on ne peut pas écrire un personnage tragique et innocent, traiter sa douleur au premier degré, pour lui réserver une fin à ce point en rupture tonale avec le reste de ses interventions ; et encore moins s'en amuser par la suite, en faisant de sa disparition un moteur comique supplémentaire pour amener encore plus de situations foutraques. Ce point m'a tellement gêné, m'a tellement sorti du film, a tellement raréfié mes éclats de rire jusqu'à la fin que j'en viens à retirer deux points à sa note. J'enrage, car autrement, tout était là : la crasse, la rigolade, l'excès, les idées débiles mises en scène avec rigueur, jusqu'à ces petits écarts goguenards où notre Jonathan Lambert semble accepter avec un flegme contrit les mutilations les plus douloureuses.


On retrouve, dans cet univers déviant aux tabous plus rares encore qu'une bonne partie de la pourtant très gratinée production horrifique mainstream de l'école Aja, les restes de ces étranges films d'horreur français des années 1990-2000 : Baby Blood, Bloody Mallory, Maléfique... ce dernier ayant été réalisé par ce grand malade d'Eric Valette, qu'on retrouve en tant qu'associé de Grégory Morin au générique de Flush. Il faut se dire que le gars Valette a quand même mis en scène, en 2002, un thriller carcéral occulte avec Clovis Cornillac dans le rôle d'un transgenre à gros seins qui essaye de s'évader de prison à coups de Necronomicon. Sa patte désaxée se retrouve dans Flush. Cela parlera à peu, mais c'est encore plus agaçant de se dire qu'avec des chefs d'orchestre pareils, cette production n'ait pas eu la lucidité d'éviter certains des pièges les plus grossiers tendus par la comédie d'horreur, qui devrait, toujours, savoir avec quoi faire rire, et avec quoi émouvoir.

boulingrin87
6
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le 6 avr. 2026

Critique lue 21 fois

Seb C.

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