José Augusto enlève Fanny (Francisca) dans un élan d'égoïsme terrible. Terrible car non seulement il soustrait à Fanny tout libre arbitre et émotion propre, bien sûr, mais aussi par la vacuité du geste, purement motivé par un frisson intellectuel, un rapt fantasmé né de lectures nauséabondes tournées en boucle et déformées par un mépris absolu des autres. Une dilapidation, qui une fois réalisé, se confronte très vite une infinie désillusion. Rien ni personne ne profite de cet évènement, qui finit par se confondre avec une mise à mort, inéluctable, à l'image de chaque plan du film, qui semble déjà sur le point de se clôturer, tant tout est figé comme avant la coupure.


Quelques années avant la réalisation du monstre que sera Le soulier de satin, et Manoel de Olivera est en plein dans un élan historique, très figée, totalement assumée dans son héritage théâtrale - voire opératique par son ampleur formelle et son goût musical. Déjà aussi, on peut voir cette Fanny séquestré dans un mariage qui ne la satisfait jamais et qui se laisse dépérir comme une future Ema (celle de Val Abraham). Parfaite représentante de la société portugaise bourgeoise du 19ème siècle, avide de poésie anglaise et passionnée par les romans d'amour français. Lentement, la jeune femme va se momifier, condamnée dès le début du film à un destin amer. Elle se fera de plus en plus délabrée, jusqu'à déclamer que son émotion la plus authentique est maintenant celle que ressent lorsqu'elle baille - tout un programme.


Point de lyrisme ou de mélodrame ici, tout est décortiqué, un peu comme une analyse froide et terrible d'un vivarium trop peu aéré. Les plans larges sont impeccables. Implacables aussi. Chacun est dans sa bulle de marasme, personne ne se parle réellement, les adresses sont au public la plupart du temps, si ce n'est au néant. Parfois un personnage se tourne vers nous et se plaint que personne ne l'écoute, il y a plusieurs instants de flottement similaires qui frôlent l'aparté. Fanny est si atteinte par la statice ambiante qu'elle prend des poses, et par la même occasion les pièces de la maison se changent en maison de poupées tristes où seuls les mouvements cérémonieux des serviteurs viennent apporter quelque mouvement. Dans sa fin sans finalité , elle est déclarée morte avant de succomber réellement, son corps empestant tellement que les amis la pensent décédée depuis des jours. Lorsque enfin elle donne son dernier soupir, son époux lance son regard vers un pied dénudé de Fanny, superbement saisi par la magie de l'éclairage, puis il nous demande à quoi ressemblaient les souliers qu'elle portait lorsqu'il l'avait enlevé à sa famille plus tôt dans le film.


Certes, c'est un film très bavard, trop même pour son bien, mais la mise en scène est tellement poussée dans ses retranchements d'ascèse que la fascination prend souvent le dessus, comme lors de cette scène interminable pendant un récital où José et un de ses amis (tous de pâles copies les uns des autres) discutent de tout et de rien, à voix haute, sans se soucier de ce qui se passe autour d'eux et du confort des autres spectateurs. Ils sont ailleurs et nous aussi. Nous les regardons totalement détachés et distants, leur dialogue n'a aucune répercussion ni logique. Les répliques s'enchaînent, toutes plus inconséquentes les unes que les autres, un récital à part entière, timidement ponctué par des "chut" qui ajoutent encore plus d'absurdité à cette séquence. Il est là l'intérêt du film, sans cet étirement de situations qui disent toute l'horreur de ces gens nobles à en crever. Des personnes dévitalisées qui se gavent de beaux mots pour se croire vivants, engoncées dans des costumes trop chauds et lourds. Quelle misère, vraiment. Et le drame finalement n'est pas dans cette histoire morose mais dans ce final où une musique joyeuse intervient tout à coup pour surligner la mort de tout à chacun. Et alors que résonnent des tambours de joie, les survivants boivent à la fatalité. Glaçant.

Narval
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le 17 juil. 2025

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