Franz est le premier des deux films que réalisa Jacques Brel au début des années 70. Il est ici question d’un singulier, bancal mais attachant premier film dans lequel l'interprète de Ne me quitte pas porte la quadruple casquette de scénariste, compositeur, acteur et réalisateur pour nous raconter une étrange histoire d’amour dans le morne et grisâtre décor d’un plat pays qui est le sien.
Le film nous plonge donc dans une pension de convalescence a priori réservée aux hommes, mais dans laquelle débarquent deux femmes : avec d’un côté la blonde, délurée, volcanique et pétillante Catherine (Danièle Evenou) et de l’autre Léonie, une grande dame brune, élégante, secrète et un poil arrogante interprétée par Barbara. Alors que les pensionnaires sont tous séduits par le charme et le peps de Catherine, le timide et maladroit Léon (Jacques Brel) va tomber amoureux de Léonie, laquelle n’est pas insensible aux charmes de cet homme un peu en marge.
Je dois dire que l’idée d’une romance entre ces deux immenses monuments que sont Brel et Barbara me donnait furieusement envie de voir et découvrir Franz. Le résultat est finalement un peu décevant, car si Franz raconte bel et bien la romance improbable entre ces deux êtres un peu paumés que sont Léon et Léonie, le film s’aventure aussi sur des registres plus burlesques, voire étranges et surréalistes (Brel ne cachant pas son admiration pour Buñuel). Le film reste donc un peu bancal et maladroit dans son rythme et dans ses intentions parfois un peu brouillonnes. Franz n’est pas qu’une histoire d’amour et le film fustige aussi avec une certaine force la connerie et la bêtise humaine puisque, par jeu, méchanceté ou jalousie, le groupe de pensionnaires autour de Léon va tout faire pour faire capoter sa tendre romance avec Léonie. Le personnage de Léon est d’ailleurs tout au long du film victime de blagues et de plaisanteries parfois cruelles de la part de ceux qu’il considère pourtant comme ses amis. Jacques Brel dénonce avec la même acuité et tendresse que dans certains de ses textes la médiocrité de ces gens-là, parfois plus bêtes que profondément méchants. Dans ce fracas de sentiments disparates, Franz s’aventure donc aussi sur des terres plus étranges, comme lorsque les pensionnaires vont se distraire devant des combats de coqs organisés par des bourgeois en queue-de-pie et haut-de-forme qui applaudissent en silence de leurs gants blancs cette démonstration de cruauté animale, ou lors d’un concours de creusage de trous sur la plage.
On peut aussi noter une certaine misogynie ambiante, de celle qui transpire souvent du désespoir de ces hommes qui se sentent constamment victimes des femmes qui font souffrir leurs petits cœurs tout bleus. Durant le film, Léon devra notamment faire face à sa mère protectrice, castratrice et autoritaire, et il ne manquera pas de traiter de salope la fille délurée qui joue un peu trop avec ses sentiments. Et puis il y a bien sûr Léonie, inaccessible étoile, cette femme qu’il ne parvient jamais tout à fait à conquérir et moteur de ses souffrances. Si certains dialogues sont d’une misogynie un peu crasse, le film est aussi traversé par de très beaux moments à la gloire de l’amour et des femmes, comme lorsque Brel, seul dans son lit, les yeux embués de larmes, se lance dans une bouleversante déclaration d’amour avec quelques tirades dignes de ses plus beaux textes : « J’aimerais tout posséder, juste pour pouvoir tout te donner. » Par contre, si je crois dur comme fer à l’amoureux transi et maladroit interprété par Jacques Brel, je reste un peu plus circonspect devant le personnage interprété par Barbara, que je trouve assez peu attachant, trop distant et dont les élans amoureux me semblent pour le coup un peu moins crédibles à l’écran.
Franz est un film bizarre dont les digressions et certains défauts empêchent de pleinement adhérer à cette singulière histoire d’amour. Il reste toutefois Jacques Brel, impeccable dans ce personnage de grand dadais naïf et malheureux par amour, un personnage qui aurait pu faire un joli texte de chanson comme Jef et tant d’autres.