Frissons est un film important dans la carrière de David Cronenberg. Non pas parce qu'il est son œuvre la plus aboutie, loin de là, mais parce qu'on y trouve déjà presque toutes les obsessions qui feront sa réputation : la chair qui se transforme, la science qui dérape, la perte de contrôle du corps et cette fascination pour les mutations physiques et psychologiques qui traversera toute sa filmographie.
Dès son ouverture particulièrement dérangeante, le réalisateur canadien annonce la couleur. Entre un médecin qui assassine puis dissèque une jeune femme, les couloirs froids d'une résidence ultramoderne et cette atmosphère clinique qui imprègne chaque scène, Frissons installe un profond sentiment de malaise qui ne fera que grandir au fil du récit. Derrière son apparente normalité, l'immeuble devient progressivement un organisme malade, contaminé de l'intérieur par un mal invisible.
Le point de départ est pourtant d'une redoutable simplicité. Un parasite expérimental s'échappe et commence à infecter les habitants d'une résidence. Mais là où beaucoup de films auraient choisi la violence pure ou le cannibalisme, Cronenberg emprunte un chemin autrement plus dérangeant. Le parasite agit comme un amplificateur des pulsions sexuelles les plus primaires, transformant progressivement ses victimes en vecteurs de contamination obsédés par un besoin irrépressible de transmettre l'infection.
C'est d'ailleurs ce qui rend le film aussi singulier encore aujourd'hui. Derrière son apparence de série B horrifique se cache une réflexion particulièrement provocatrice sur le désir, l'instinct et la fragilité des conventions sociales. Plus l'épidémie progresse, plus les barrières tombent. Les rapports humains se réduisent peu à peu à une pulsion incontrôlable, comme si la civilisation entière n'était finalement qu'une fine couche de vernis prête à disparaître au moindre choc.
Cette idée donne naissance à plusieurs séquences particulièrement mémorables. Impossible d'oublier la célèbre scène de la baignoire, le parasite qui pousse et resort du ventre dans un pur moment de body horror, les attaques dans les sous-sols de l'immeuble ou encore cet étrange et malsain baiser contaminant qui voit littéralement l'infection passer d'un corps à l'autre. Certaines scènes flirtent volontairement avec le malaise le plus total et conservent encore aujourd'hui une véritable capacité à mettre le spectateur inconfortable.
On sent déjà poindre le futur auteur de Scanners, Videodrome et surtout de La Mouche. Certes, le budget reste limité et cela se ressent régulièrement à l'écran. Certaines transitions paraissent abruptes, plusieurs acteurs livrent des prestations assez quelconques, notamment Paul Hampton dans une moindre mesure mais aussi Lynn Lowry presente tout en etant absente au niveau du charisme . Quant au parasite lui-même, difficile de ne pas sourire parfois devant cette créature qui ressemble davantage à une étrange limace organique... voire à une sorte de crotte mutante particulièrement agressive qu'à l'aboutissement ultime de la recherche scientifique.
Mais ces défauts finissent presque par devenir secondaires face à la personnalité du film. Car malgré ses maladresses, Frissons possède une identité unique. Glauque, provocateur, malsain, parfois même franchement dérangeant, il dégage une atmosphère que peu de films parviennent à reproduire. Cronenberg ne cherche jamais à rassurer son spectateur. Il l'oblige au contraire à observer la dégradation progressive d'une communauté entière, contaminée non seulement par un parasite, mais aussi par ses propres pulsions.
La dernière partie illustre parfaitement cette vision pessimiste. Après l'effondrement de tout ordre social lors de la séquence de la piscine, les habitants infectés quittent finalement la résidence pour se répandre dans le monde extérieur. Une conclusion simple mais redoutablement efficace qui refuse tout happy end et laisse planer l'idée que l'épidémie ne fait que commencer.
Près de cinquante ans après sa sortie, Frissons demeure donc une œuvre imparfaite mais fascinante. Un laboratoire d'idées où Cronenberg expérimente déjà les thèmes qui feront sa grandeur, tout en livrant l'un des films les plus glauques, provocateurs et singuliers du cinéma d'horreur des années 70.
7,3/10
Œuvre imparfaite mais déjà fascinante, Frissons constitue la première véritable pierre d'un édifice que David Cronenberg passera les décennies suivantes à perfectionner. Derrière ses moyens limités, ses acteurs parfois effacés et son parasite à l'apparence discutable, se cache déjà un cinéma unique, où le corps devient un terrain de mutation, le désir une maladie et la civilisation une illusion particulièrement fragile.
Glauque, provocateur, malsain et parfois franchement inconfortable, le film conserve aujourd'hui encore une étonnante capacité à marquer les esprits. Certaines images restent gravées longtemps après le générique : l'inoubliable scène de la baignoire, un parasite contaminant lentement les corps et les esprits, une résidence entière sombrant dans la folie collective ou cette interminable file de voitures quittant le parking pour propager l'infection au reste du monde.
Car lorsque les derniers habitants infectés quittent paisiblement leur résidence pour emporter l'épidémie à l'autre bout de la ville, du pays voir de la planete, Cronenberg ne nous parle plus seulement d'un parasite. Il nous parle des pulsions enfouies sous le vernis de la civilisation, de cette part primitive que chacun s'efforce de contrôler et qui ne demande qu'à refaire surface.
Et c'est peut-être là que réside la véritable force de Frissons : le parasite n'est pas le véritable monstre du film. Il n'a peut-être rien créé. Il a simplement offert à l'humanité une excuse pour révéler ce qui sommeillait déjà en elle.