Un groupe de soldats s’enfonce dans la nuit, au milieu des ruines et des flammes. Marchant d’un seul pas, ils entonnent une chanson à la gloire d’une icône de la pop culture américaine. Pensif, l’un d’eux se dit que le monde est pourri. Mais qu’il l’accepte. Tout ce qui importe, c’est qu’il soit toujours en vie.


Sorti en 1987, Full Metal Jacket est l’avant dernier film de Stanley Kubrick.

Et comme à l’habitude du cinéaste, il s’agit de l’adaptation très libre d’un roman, Le Merdier, de Gustav Hasford ainsi que des mémoires de guerre de l’ancien marine Michael Herr.

Full Metal Jacket (titre faisant référence à un alliage blindé d’un certain type de balles) est un film sur la guerre du Vietnam, un des plus célèbres, mais aussi un des plus tardifs. La légende prétend d’ailleurs que Kubrick aurait été frustré d’avoir fait ce film sur le tard, alors que des oeuvres essentielles commentant ce conflit, comme Voyage au bout de l’enfer, Apocalypse now et Platoon, étaient déjà passées par là.


Cependant, Full Metal Jacket, se situe loin de ces trois premières références. Comme dans 2001, Orange mécanique, Shining et plus tard Eyes wide shut, il s’agit ici pour le cinéaste de prolonger sa vision sur le conditionnement psychologique, riche en images troublantes, propres à interroger directement le spectateur. Dans Apocalypse now, Coppola et Milius adaptaient Au coeur des ténèbres de Joseph Conrad pour privilégier une approche picaresque, fantasmatique et surréaliste de la guerre du Vietnam, peuplée d’assassins, de soldats perdus et d’officiers devenus fous. Dans Platoon, un peu comme Cimino avant lui, Oliver Stone se voulait plus proche de la réalité du trauma de la guerre, tout en privilégiant un certain dramatisme. Kubrick lui, se pose comme un cinéaste à la fois plus distant mais aussi plus critique et acerbe. Comme dans Orange mécanique et plus tard Eyes wide shut, il reste toujours déterminé à décortiquer les mécanismes du conditionnement psychologique et de la corruption humaine. Dans Full Metal Jacket, comme en écho â la trajectoire d’Alex dans Orange mécanique, il filme la "fabrique" de tueurs, avant de s’intéresser à une petite partie de l’enfer sur terre, enfer dans lequel l’Amérique envoie ses jeunes soldats en les considérant comme sacrifiables. Il suffit d’ailleurs d’écouter le discours du sergent instructeur Hartman (R. Lee Ermey) en fin de première partie, lorsqu’il annonce à ses jeunes recrues qu’ils se feront probablement tués mais que ce sera pour le prestige des marines et de leur pays.


Structuré en deux parties (l’entrainement des appelés puis le Vietnam et l’embuscade lors de l’offensive du têt), ce film de Kubrick semble bien plus simple d’approche qu’il ne l’est. Fidèle à sa réputation et à ses marottes anti-militaristes, le cinéaste compose des séquences et des plans marquants (Pyle humilié, réduit à se sucer le pouce comme un enfant au milieu de ses camarades faisant leurs séries de pompes à cause d’une de ses bourdes), parfois traumatisants (le pétage de plomb de Pyle dans les toilettes reste à mon sens une des scènes les plus marquantes de l’histoire du cinéma). Des séquences puissantes et des images fortes ancrées dans une ambiance pesante, quasi-hypnotique, amplifiée par une musique sourde aux échos inhumains.


En filigrane, Kubrick dresse le constat d’un pays qui transforme ses gosses en tueurs dans le but de les envoyer comme chair à canon dans un conflit qu’ils savent eux-mêmes complètement injustifié (voir leurs différents points de vue devant la caméra du documentariste). Ce n’est pas pour rien que chacune des deux parties du film se clôt sur la mort, ou plutôt le sacrifice, d’un archétype d’innocence (le simple d’esprit, la jeune fille) transformé en machine à tuer par une force corruptrice (l’armée, la violence, la guerre) dont se nourrissent les salopards qui tirent les ficelles. Du haut de son arrogance et de sa prétention à n’être là que pour "tuer", Joker ne se fait jamais d’illusion sur l’absurdité du conflit et sur la nature duale de l’être humain. Son pin’s et son casque (la célèbre affiche du film) symbolisent à eux-seuls tout le paradoxe de l’humanité, une humanité cherchant continuellement la paix dans la violence. Les intérêts politiques et financiers de cette chère Amérique ne sont ici qu’évoqués, le retour des survivants au pays n’est même pas montré, Kubrick privilégiant l’immersion au plus près des soldats américains pour se focaliser sur l’humain et sa nature contradictoire. Le discours final de Joker sur le monde pourri dans lequel il évolue et doit survivre, verbalise en fait ce que Leonard Pyle avait déjà compris en abattant l’instructeur Hartman et en choisissant de se donner la mort ensuite : les pourritures profitant des voies officielles pour abuser de leur autorité et de leur pouvoir sont nombreuses, elles participent sans cesse à transformer le monde en "merdier". Face à cette machine totalitariste et corruptrice, les innocents ne peuvent pas le rester, tout le monde doit être prêt â faire du mal à l’autre, à l’écraser, pour pouvoir survivre et exister. Cette prise de conscience est insupportable pour un esprit aussi pur que celui de Pyle qui préfère se tirer de là avant tout le monde, non sans avoir puni auparavant un des coupables responsables de cet enfer. Joker lui, après avoir tué sa première victime (la jeune vietnamienne) dans un geste de pitié, l’accepte et choisit d’avancer. Au milieu des flammes, des ombres et des frères d’armes chantant en coeur, il continue de marcher dans le merdier.

Buddy_Noone
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le 25 avr. 2025

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