Sacré Georges Miller ! Le cinéaste australien surprend à nouveau son monde et offre avec Furiosa une sorte de mix entre Fury Road et Trois mille ans à t'attendre. L'origin-story du personnage éponyme bénéficie ainsi d'un récit encadrant, déclamé par un "homme-histoire" qui fait office de chœur antique contemporain, tout en étant déclinée en chapitres bien distincts (aux titres à forte vocation poétique).
Enrichir et approfondir la mythologie de son univers post-apocalyptique, telle est l'ambition gargantuesque de Miller, qui passe par ces choix inédits qui pourront en laisser certains sur la touche dans un premier temps. Le rythme lancinant et la scission appuyée en scénographies auto-contenues - qui répondent en miroir au tempo soutenu et métronomique de Fury Road et à son dispositif épuré jusqu'à l'os de course-poursuite grandeur nature - donnent du grain à moudre à ceux qui y verront un souci de construction de personnage(s) et un éparpillement thématique.
Pourtant, le récit est d'abord tenu d'une main de fer par un art de la description minutieuse, d'une amplitude romanesque. Il suffit de voir comment est montée la séquence de poursuite introductive : en mode mineur, Miller s'attarde davantage sur les temps morts et les contraintes matérielles de son lore (on garde tout ce qu'on peut, on raffistole, on bricole...) que sur ses potentialités spectaculaires.
Cette attention amoureuse au moindre détail se retrouvera dans l'exploration immersive des différents points d'ancrage géographiques du Wasteland - Pétroville, La ferme à balles, la Citadelle - dans le but d'édifier une réflexion sur la transmission et l'appropriation des mythes, qui constitue le second axe transversal du métrage. La mise en opposition de ses deux figures centrales, à savoir Furiosa et Dementus, bien loin de se réduire à une plate resucée de revenge movie, témoigne d'une puissance allégorique assez remarquable.
S'écrire soi-même dans l'Histoire, s'y mettre en scène, cela passe par une maîtrise des lieux qui composent cette vaste diégèse aride. Dementus, sorte de looser magnifique, entreprend d'y apposer sa marque par de lourdes démonstrations de force et d'exubérance. A l'inverse, Furiosa, bien loin d'être animée par un quelconque esprit de conquête, se voit dans l'obligation de traverser et investir ces places fortes sous la contrainte et dans un effacement nécessaire de sa personne.
Dans une sorte d'ode à l'humilité qui assoit plus que jamais sa nature de conte initiatique ancestral, le constat de Miller est sans appel. Laisser une trace dans un espace-temps donné et pour l'éternité ne peut se concevoir sur des motifs comme la soif de pouvoir et le narcissisme hypertrophié. De Dementus, rien ne perdurera dans les mémoires, tandis que les quêtes d'équité et de dignité (dans un monde qui en est dépourvu) entreprises par Furiosa trouveront des échos qui prendront directement effet dans Fury Road et son mouvement d'émancipation.