Avec Gaby Baby Doll, Sophie Letourneur nous plonge dans un conte moderne dans lequel l’élégance de notre princesse se résume plus à uriner dans les bois qu’à chanter avec les oiseaux. Les bases classiques sont respectées: le rapport au temps est réduit au passage des saisons, la nature occupe une place prépondérante et les actions ainsi que les lieux se répètent inlassablement sur un air de comptine composé par Yongjin Jeong.
Notre héroïne, Gaby, interprêtée par Lolita Chammah, aurait pu s’appeler Blanche, Belle, Boucle d’or ou encore Sophie. Outre les intonations de voix un peu traînantes que l’on connaît bien à notre réalisatrice, Lolita Chammah lui emprunte également, le temps d’un tournage, ses propres angoisses, sa propre peur de la solitude. C’est donc un récit très personnel que Sophie nous livre avec ce film.
Gaby, extérieure aux préoccupations de ses amis et aux responsabilités qu’implique une relation amoureuse se retrouve, à titre de test, seule dans une grande maison isolée. La solitude, elle ne connaît pas et surtout elle en a peur, alors plutôt que de chercher le lit de l’ours le plus confortable, elle préfère traîner le premier venu dans le sien chaque soir. Son ours, elle le trouvera sous les traits d’un Benjamin Biolay mal léché. C’est non sans sourire que l’on assiste à l’apprivoisement de la bête grognant lorsque l’on lui pique ses gâteaux mais traversé d’élans philosophiques face au soleil couchant. Leur relation, dans un premier temps conflictuelle, rappelle les chamailleries enfantines. La patience de Nico (Benjamin Biolay), et la notre, seront mises à rude épreuve face à une Gaby candide à la logorrhée épuisante.
Sophie Letourneur reprend ponctuellement les codes du conte pour enfants et l’on s’en amuse franchement.
L’un vit dans une cabane trop petite au pied d’un grand château et l’autre dort sur un matelas posé sur le sol au pied d’un lit “de grand”. Aucune surprise non plus lorsque l’héroïne annonce avoir peur de rencontrer un chasseur en marchant seule sur un sentier ou encore lorsque Nico se transforme littéralement en prince charmant. Nous suivons étape par étape le parcours initiatique de Gaby et la rééducation sociale de Nico les pieds dans la boue.
C’est en effet dans une campagne tantôt agressive, notamment la nuit, tantôt contemplative que s’opère la magie. Les cadres sont nets et les perspectives bien franches, les tableaux défilent comme des chapitres illustrés. En faisant appel à Jeanne Lapoirie pour l’image, Sophie Letourneur offre à son film une lumière nouvelle est une couleur ponctuée par des touches très vives de rouge et de bleu. Concernant les tenues de nos héros, elles font partie intégrante de qui ils sont. Jamais ils n’en changent, parfois à notre grand regret par respect des règles d’hygiène minimum . Gaby privilégie le pratique au saillant, négligeant toute féminité dès lors qu’elle enfile une grosse paire de chaussettes de sport blanches. Nico quant à lui a semble-t-il renoncé depuis longtemps à quitter son vieux jogging troué. Nous sommes bien loin de toute influence, de toute mode, de toute époque. Nos personnages sont là, perdus et maladroits.
Une fois de plus avec Sophie Letourneur, nous n’avons pas affaire à des icônes du glamour et du raffinement , mais à des gens aux cheveux sales, drôles et touchants, souvent malgré eux.
Notre imaginaire collectif prend le pas sur une rationalité plus triste et nous pousse à attendre avec excitation la scène cruciale du baiser du prince charmant.
Pour conclure, le véritable pari lancé par Sophie Letourneur en réalisant ce film est remporté. La réalisatrice Des coquillettes et de La vie au ranch offre pour la première fois à ses personnages les perspectives d’un avenir radieux.