Deux faces composent le cinéma de Gus Van Sant et l’on peut aisément être agacé par l’une ou l’autre, parfois les deux malheureusement. D’un côté un cinéma froid, analytique et chirurgical avec les personnages et leurs situations. Pas, voir peu de romance, des êtres souvent anonymes, dont il ne nous dit presque rien de ce qui les caractérise. De l’autre côté, un cinéma contemplatif à l’égard de ce que la caméra peut capturer, sublimant la beauté d’un instant, d’une pose ou d’un paysage. Deux faces donc, comme souvent, que tout oppose.
Will Hunting semble tellement loin aujourd’hui, souvenir agréable d’un cinéaste qui semble maitriser techniquement son art, mais qui se cherche encore une identité, une griffe artistique. Sept ans plus tard, le cinéaste se fait auteur mature et propose une anodine randonnée entre deux amis sincères aux abords d’un désert. Deux amis qui partent pour une ballade en terrain connu, avec pour seul bagage une bouteille d’eau, un paquet de cigarettes et leurs vêtements. Au retour, le doute d’abord vague, puis de plus en plus ténu, s’impose comme une évidence, ils ont quitté le chemin de randonnée et sont bel et bien perdu loin de toute civilisation. Démarre pour eux une longue marche qui les éloignera de la civilisation et de l’espoir d’en sortir, jusqu’à un final marquant pour ce qu’il est et pour les interprétations multiples qu’il suggère.
Gus Van Sant joue de son histoire, un peu, et de la fascination, beaucoup, pour nous faire marcher avec ces deux amis perdus loin de tout. L’œuvre peut paraître vaine et prétentieuse, mais pour peut que l’on accepte le principe d’un cinéaste qui suggère plus qu’il ne montre, alors ces longs plans séquences, cette longue scène de marche en plan fixe sur les visages, feront monter une tension presque insupportable plus que le sommeil. Il n’y a pas de superflu, aucune présentation des personnages, pas de famille, pas de scènes de recherches avec chiens et hélicoptères. Il y a juste à l’écran deux marcheurs égarés face à eux-mêmes, face à leur amitié et face à la mort qui leur tourne autour comme un vautour. Le tour de force du huis-clos en plein désert est admirable.
Au service absolu du réalisateur, Casey Affleck et Matt Damon jouent une étonnante jeunesse flegmatique devant la situation, car certaine de son immortalité. Ils marchent, cherchent des repères et raisonnent pour retrouver leur chemin, mais mettent un temps certain avant que la peur et le désespoir ne s’emparent d’eux. Le fait que les deux personnages s’appellent Gerry ouvre de bien nombreuses interprétations, notamment lors de la scène finale, qui pose bien des questions sans apporter de réponse. La mise en scène toujours novatrice, personnelle et protéiforme de Van Sant, alimente un film parfois onirique et la limite de la réalité, lorsque les hallucinations dues à la fatigue et à la soif apparaissent.
S’il est un grand réalisateur qui divise, donnant à certains l’impression d’étaler son talent et d’être donc arrogant, on ne peut pas le réduire à un cinéaste commun et sans aucun talent. On sent l’artiste en recherche permanente de nouvelles formes narratives, de nouvelles techniques visuelles et qu’il est agréable de se faire surprendre à chaque film. Il fait partie de ces artistes qui touchent à tous les genres de cinéma (ici le film survivaliste) et en veulent toujours plus, ça tombe bien, nous aussi !