Chaque visionnage de Ghost in the Shell agit comme un baume au cœur. Littéralement. Je pouvais donc mal rater l’occasion de le redécouvrir sur grand écran à l’occasion de sa ressortie en salle, sublimée par une magnifique restauration 4K qui lui offre la nouvelle jeunesse qu’il mérite.
Tout commence par un générique d’ouverture devenu légendaire. Mamoru Oshii annonce la couleur d'un genre marchant encore à tâtons mais qui s'épanouira 20 ans plus tard : le Cyberpunk. Les chants hypnotiques de Kenji Kawai accompagnent la naissance artificielle du Major dans une séquence qui tient autant du rituel que de la démonstration technique.
En quelques minutes, le film impose son esthétique : celle d’un futur cybernétique où la chair et le binaire ont fusionné. Un monde saturé de câbles, de tuyaux, d’écrans, de réseaux et de structures industrielles où chaque élément du décor semble avoir été pensé avec une minutie obsessionnelle. Et Dieu que c'est plaisant à contempler.
Naturellement, cette richesse visuelle doit beaucoup à l’héritage de L’Œuf de l’Ange, autre grande œuvre d’Oshii. Tout comme dans cette ville baroque, les décors possèdent une densité. Au-delà de simple toile de fond, ils racontent quelque chose du monde et des personnages : il ajoute de la substance, du relief. De la narration environnementale de haute voltige (Kojima dans ses Metal Gear Solid s’en rappellera).
Certaines vues urbaines ressemblent à de véritables tableaux. D'ailleurs, le dernier plan de Mokoto ne fait-il pas indirectement référence au Voyageur contemplant une mer de nuages de Caspar David Friedrich ? De la même façon que le maître Allemand, connu pour ses paysages cherchant à tendre vers le sublime, la représentation d'une nature grandiose transcendant la petitesse de l'homme, il tente de parvenir à une peinture réconciliant le spectacle de l'incommensurable avec les états d'âme de l'artiste (c'est pas moi qui le dit mais Wikipédia), Oshii sature ses paysages du même sentiment romantique.
Sauf qu'ici, la nature a cédé le pas à l'urbanité de cette Néo-Tokyo miroitante et tentaculaire (pourtant c’est à Hong Kong que le réalisateur puise son inspiration). Avec ces plans entiers semblant suspendus hors du temps, c'est comme s'il cherchait à nous laisser contempler l’image plutôt qu’à nous pousser vers la suivante. Et dans un cinéma contemporain souvent obsédé par la nervosité et le besoin de stimuli racoleurs, cette respiration procure un plaisir presque oublié.
Parce que oui, trois fois oui : Ghost in the Shell est avant tout un film du flottement. Flottement narratif d’abord, avec cette intrigue qui avance par vagues plutôt que par rebondissements. Flottement physique ensuite. Le Major ne cesse de dériver : dans les airs, dans les profondeurs marines, derrière le reflet d’une vitre, invisible sous son camouflage optique. Et ne cherche-t-elle pas encore à plonger dans l'esprit du Puppet Master, à la fin ? Cette sensation irrigue tout le film et rejoint probablement une réflexion qu'elle infuse à petite dose : où commence l'identité lorsque le corps n’est plus qu’une enveloppe interchangeable ?
Ce qui infuse chaque plan, c'est également la question de l’immatérialité. Rien de plus clair que cette expression du « ghost », cette conscience qui subsiste au-delà de la mécanique, devenant au fil de l'intrigue une obsession philosophique qui dépasse largement le cadre de la SF. A sa façon, Oshii ne cherche pas tant à répondre à ses interrogations qu’à nous faire habiter leur vertige. Le résultat possède une poésie étrange, difficile à définir précisément, mais qui résonne longtemps après le générique final.
Une poésie qui naît notamment du contraste permanent entre surcharge et épure (voir paradoxalement des deux à la fois au sein d'une même séquence - équilibre dont les japonais ont seuls le secret). Le film passe son temps à cartographier cette tentaculaires débordant d’informations, de publicités et de technologies. Pourtant, au cœur de cette abondance visuelle, Oshii ménage constamment des espaces de silence. Une rue traversée par la pluie. Un regard perdu dans une vitre. Une plongée sous-marine sans dialogue.
Et je sais pas trop pourquoi, mais là où d’autres réalisateurs utilisent ces moments comme de simples transitions, lui en fait la substance même de son cinéma. Rien que pour ça, lorsque je l'ai découvert à mon adolescence, le film m'a retourné la tête. Je n'étais pas habitué à une telle expérience narrative. C'était aussi déconcertant qu'enrichissant.
Vous connaissez cette sensation dans une fête lorsque les basses semblent résonner directement dans votre poitrine ? Pour moi, Ghost in the Shell produit quelque chose de vaguement similaire, mais avec les images. Certaines séquences frappent moins par ce qu’elles racontent que par leur puissance sensorielle. Elles s’impriment dans la mémoire comme des souvenirs plus que comme des scènes. C'est inexplicable et pourtant totalement tangible. De la magie.
Malgré les visionnages, ce qui me fascine toujours autant avec ce film, c’est sa capacité à concilier la beauté, la réflexion et le plaisir immédiat des images. C’est probablement avec ce film que j’ai compris qu’une œuvre pouvait être profondément poétique sans jamais devenir austère. Qu’elle pouvait faire réfléchir sans renoncer à l’émerveillement. Et en cela, je ne suis pas sûr de lui trouver un camarade pour jouer dans sa cours - si ce n’est peut-être la dernière heure de A.I. Intelligence Artificial.
Toutefois, par-delà tous les éloges que j'ai pu en faire, l'aura de l'œuvre se mesure surtout à son influence sans précédente. D’innombrables designs, gadgets, interfaces ou concepts visuels popularisés par le cyberpunk moderne semblent trouver ici leur origine ou leur forme définitive. Il n'y a qu'à revoir Mars Express ou la série Westworld pour s'en persuader.
A une époque dominée par la surcharge mentale, l’accélération permanente et la surenchère d’effets, revoir Ghost in the Shell procure une sensation rare : celle de sortir du film l’esprit nettoyé (allez, osons : l'âme purifiée). Comme si Oshii avait réussi, pendant un peu plus d’une heure, à suspendre le bruit du monde pour nous inviter à contempler ce qui demeure lorsque tout le reste disparaît.