Godzilla
7.1
Godzilla

Film de Ishirô Honda (1954)

Automne 1954, soit seulement neuf ans après les bombardements destructeurs de Hiroshima et Nagasaki, le japon découvre Godzilla, réalisé par Ishiro Honda. Film révolutionnaire par sa technique et son approche du genre, il deviendra un véritable raz de marée sur la culture populaire japonaise et le nouvel étendard du film de monstre.


S’inspirant des précédentes œuvres cinématographiques mettant en scène des créatures géantes ; comme The Lost World (1925) de Harry O. Hoyt, King Kong (1933) de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack ou The Beast from 20,000 Fathoms (1953) du français Eugène Lourié, Honda ajoute à son film l’idée que le monstre est créé par la science et la guerre. Godzilla est présenté comme un dinosaure amphibien (stade intermédiaire d’évolution entre un dinosaure (théropode) et reptile marin (plésiosaure), ce qui est un non sens ; les deux familles n’appartenant pas à la même branche phylogénétique !) qui, donc, réveillé par des essais nucléaires, se retrouve à muter et intègre, en lui, la radioactivité de l’explosion. Il devient alors la personnification des bombardements nucléaires et de la guerre moderne.

Godzilla a été baptisé dans le feu de la bombe H et a survécu. Qu'est-ce qui pourrait le tuer maintenant ?

Ce tournant dans le film de monstre faisant de la science la génitrice de l’horreur ; idée introduite pour la première fois par Mary Shelley dans son romain Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818), remplacera pour de bon dans la fiction populaire l’occulte, qui était jusqu’alors la source de majorité des récits impliquant des créatures sanguinaires ; comme en témoigne les différentes itérations de Dracula, ou bien les variés films dit de Universal Monsters, tel que The Mummy (1932) de Karl Freund ou The Wolf Man (1941) de George Waggner. Cette nouvelle approche fait du monstre tueur une victime collatérale de la cruauté des hommes, se retournant contre eux, coupables ou innocents. Donnant naissance notamment au genre du kaijū eiga, ce schéma narratif de géants destructeurs synonyme de fin du monde causée par l’humanité se retrouve dans l’ensemble de la culture populaire japonaises comme dans Nausicaä de la Vallée du Vent (1984) de Hayao Miyazaki, The End of Evangelion (1997) de Hideaki Anno ou plus récemment le manga L’Attaques des Titans (2009) de Hajime Isayama. En occident, Godzilla impactera aussi le rapport qu'entretient le publique au monstre et la méfiance vis à vis d’un science devenant incontrôlable, ce qui se apparaîtra dans les succès planétaire de The Terminator (1984) de James Cameron ou Jurassic Park (1993) de Steven Spielberg

L’influence des kaijū donnera même naissance à la licence la plus lucrative de tous les temps ; Pokémon. Les premiers concepts dessinés dessinés par Ken Sugimori des futurs monstres de poches étant directement inspirés des géants atomiques ; comme Rhinoféros ou Kangourex, premières créatures imaginées.

La licence Godzilla, elle, cumule aujourd'hui plus d’une quarantaine de films, dont plusieurs versions hollywoodiennes. Différentes réinterprétation sortent encore régulièrement dans les salles obscures.


Godzilla traite frontalement des bombardements d'août 1945 de Hiroshima et Nagasaki. Le film instaure dès le début une ambiance pesante alors que le rugissement du monstre, désormais culte, résonne lors du générique d’introduction. Malgré les aspects de série-B qui pourraient avoir mal vieilli, la lucidité avec laquelle Honda traite son scénario et sa mise en scène rend le tout d’une glaçante vérité. Les scènes de destruction et de désolation, filmées avec une grande sobriété (malgré le dinosaure en costume) évoquent l’impuissance de la population face à une menace inarrêtable et génocidaire. Le fort contraste de noir et de blanc dont ne ressort que les flammes dans la nuit, rappel, lui, l’expressionnisme allemand. Une grande attention est portée aux victimes civiles ; femmes et enfants, avec plusieurs scènes d’emphase dans un hôpital débordé ou encore le chœur d’écolières, priant pour le salut des innocents. Ces morts innocentes, justement, amèneront le climax du film. Le personnage de Akihiko Hirata se résolvant, à contre cœur, d’utiliser une arme de destruction massive de sa conception pour vaincre le monstre marin. Accompagné du protagoniste de l’histoire, interprété par Akira Takarada, les deux descendent au fond de l’océan où sommeil Godzilla. Une musique mélancolique accompagne l’action, comme si le film nous indiquait que ce qu’il se passe n’avait rien de glorieux. Hirata déclenche la bombe et sort son couteau, façon seppuku pour couper le câble le ramenant à la surface. Il prend la décision de se sacrifier avec son invention, afin que jamais elle ne soit utilisée contre des humains. Godzilla et le scientifique se retrouvent désintégrés en l’espace d’un instant, et à la surface, la victoire porte un goût amer pour les survivants. La conclusion, prononcée par l’illustre Takashi Shimura vient appuyer les craintes que Godzilla n’est que le début d’une succession de destructions à venir, métaphore de l’escalade nucléaire.

Je ne peux imaginer que ce Godzilla sera le dernier. Si les essais nucléaires doivent se poursuivre, un autre Godzilla surgira peut-être quelque part dans le monde…

Pour vaincre le monstre radioactif, les protagonistes sont forcés d’utiliser une arme tout aussi destructrice et sournoise que la bombe atomique. Au lieu de le battre à la loyale comme dans un film d’action classique, ils viennent le trouver chez lui pendant qu’il dort et déclenche une bombe dont il n’a aucune chance de survie. Le parallèle tracé entre la victoire contre Godzilla et les bombardements d'août 1945 est clair. L’humanité est désormais piégée dans une escalade où pour vaincre, il faut devenir encore plus destructeur et lâche que son ennemi.


Ishiro Honda, en donnant vie à la créature de Godzilla, impacte toute la seconde moitié du vingtième siècle et matérialise le traumatisme d'Hiroshima et Nagasaki en un seul film grand public dont les retombées radioactives imprègnent toujours la pop-culture japonaise et occidentale. Le film apparaît peut être comme imparfait mais est indéniablement une grande œuvre pacifiste et sans doutes le métrage japonais le plus influent de tous les temps, pourtant sorti la même année que l’immense Les Sept Samouraïs (1954) de Akira Kurosawa.

Godzilla est invariablement le roi des monstres ; titre donné par la version américaine censurée : Godzilla King of the Monsters! (1956) remonté par Terry O. Morse. Malgré ça, le message antimilitariste de l’œuvre s’est estompé aux travers des différentes itérations de la créature, y compris sur l’archipel nippon avec le dernier en date Godzilla Minus One (2023) de Takashi Yamazaki, omettant nombres des thématiques du premier pour un film d’actions plus consensuel et un happy-ending pour préserver le spectateur. Or, la leçon même donnée par le lézard atomique, est que dans la guerre, il n’y a jamais de fin heureuse.


Wasabichu
7
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le 14 déc. 2025

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Wasabichu

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