En tant qu’adaptation de Godzilla, le plus gros « problème » du film de Roland Emmerich tient surtout au fait qu’il s’agit davantage d’un remake de Le Monstre des temps perdus (The Beast from 20,000 Fathoms) que d’une véritable adaptation de Godzilla. Le film d’Ishirō Honda s’était lui-même inspiré de cette œuvre classique, dans un sens, la boucle est bouclée. D’ailleurs, Independence Day était déjà un remake des Soucoupes volantes attaquent (Earth vs. the Flying Saucers), et dans le Godzilla d’Emmerich, Le Monstre vient de la mer est explicitement cité, tous des films sur lesquels Ray Harryhausen a travaillé, maître incontesté de l'animation en stop-motion et pionnier des effets spéciaux pour monstres géants. Cette filiation souligne une certaine cohérence dans l’hommage au cinéma de monstres des années 1950, même si elle éloigne le film de l’esprit japonais originel.
Malgré ce manque de « fidélité », l’essentiel des thématiques est préservé. Dans Godzilla, la créature est le fruit des essais nucléaires français en Polynésie, plus largement des méfaits de l’Homme sur la nature. Godzilla ne trouve à New York qu’un espace propice pour féconder, nourrir ses petits et repartir, mais les humains ne cherchent pas à comprendre la créature. En voulant tuer Godzilla, les soldats américains passent plus de temps à détruire la ville qu’autre chose. En ce sens, le film n’est pas plus à charge contre les institutions françaises que contre l’espèce humaine dans son ensemble. Roland Emmerich en profite pour régler gentiment ses comptes avec les critiques Siskel et Ebert (qui ont souvent dézingué ses films), au travers des personnages du maire et de son assistant. Le film offre un regard compatissant envers la créature, là où les humains sont montrés comme des idiots. Le design de Godzilla va dans ce sens : ses traits, à mi-chemin entre sphénodon et félin, invitent à la compassion, transformant le monstre en une figure presque maternelle et vulnérable, bien loin du symbole de destruction aveugle du Godzilla japonais.
En outre, il est toujours étonnant d'entendre parler du patriotisme des films de Roland Emmerich, car sans être subversifs, ils sont peut-être plus nuancés qu’ils n’en ont l’air. Au-delà des militaires de Godzilla, Stargate ne porte pas un regard bienveillant sur le port d’armes à feu défendu par les Américains : le fils du colonel O’Neil se tue accidentellement en jouant avec le pistolet de son père. Lorsque les militaires entrent en contact avec les autochtones, ils souillent cette civilisation en proposant des cigarettes et de la malbouffe, une critique claire de l’impérialisme culturel américain.
Dans Independence Day, le président n’est au courant de rien, il y a des dysfonctionnements au sein de l’administration, les militaires sont inefficaces, la victoire n’est due qu’à un plouc alcoolique et à un informaticien juif marginal. Les héros chez Roland Emmerich sont souvent les marginaux et les laissés-pour-compte : scientifiques excentriques, pilotes ratés, civils ordinaires. L’Amérique triomphe, certes, mais grâce à l’ingéniosité individuelle et non aux institutions, une vision qui célèbre les outsiders tout en moquant doucement le système.
Le Godzilla de Roland Emmerich, souvent réduit à un simple blockbuster opportuniste, mérite une relecture plus nuancée. En s’éloignant de la dimension allégorique et tragique du film japonais pour privilégier un divertissement spectaculaire, il conserve néanmoins une critique écologique et une ironie subtile envers l’arrogance humaine, américaine comprise. Emmerich, cinéaste allemand installé à Hollywood, utilise le genre du film catastrophe pour questionner les excès de la modernité tout en offrant un hommage au cinéma de monstres classique. Son œuvre, loin d’être aveuglément patriote, célèbre les marginaux qui sauvent le monde malgré les institutions défaillantes et boucle, avec malice, la boucle des influences du genre tout en rappelant que le vrai monstre est souvent celui qui se croit maître de la nature.