L’échec du précédent film ayant été cuisant, la Toho s’est, pour une fois depuis très longtemps, laissée deux ans pour mettre en chantier un nouvel épisode. Ils ont décidé de revoir toute leur copie, de prendre un ton plus adulte, plus sombre (et donc d’enfin se débarrasser de Minilla) et surtout d’engager un tout nouveau réalisateur, Yoshimitsu Banno, qui arrivait avec une formidable idée. Pour redonner à Godzilla un thème aussi fort que celui du nucléaire en 1954, il fallait quelque chose qui touche le public de 1971. Et c’est en visitant la ville de Yokkaichi, recouverte d’un smog noir au bord d’un océan rempli de mousse à cause des détergents jetés à la mer, qu’il a imaginé Hedora, un têtard transformé en monstre géant par la pollution humaine.
L’histoire suit plusieurs créatures géantes qui ont détruit des pétroliers en pleine mer. Le docteur Toru Yano (Akira Yamauchi) et son fils Ken (Hiroyuki Kawase) découvrent l’origine de ces créatures : des monstres minéraux qui se nourrissent de la pollution et qui peuvent s’assembler pour former une créature encore plus grande, capable de rejeter dans l’air des toxines mortelles pour l’homme. Surnommée Hedora par Ken, la créature parvient à rejoindre la côte et Godzilla apparaît pour tenter de la stopper. Dans un premier temps vaincue, Hedora retourne à la mer avec l’intention de revenir encore plus forte.
Le film démarre sur un enfant qui joue avec des figurines de Godzilla et instantanément, on a peur d’avoir encore affaire à un film pour enfants. Mais nos craintes sont très rapidement dissipées : le ton est vraiment plus sombre, plus proche du tout premier film de la franchise. Et cet épisode parvient à conserver cette ambiance 90 % du temps. Le problème provient des 10 % restants : un générique chanté à la James Bond, des interludes en dessin animé, et des scènes de musique psychédéliques et colorées (bien ancrées dans les seventies) totalement aléatoires. Sans compter les nombreux zooms à la Power Rangers. Ce film, inédit en France, a beaucoup divisé les fans, mais il faut admettre que, malgré les défauts énoncés, il sait garder une cohérence dans son ensemble, bien mieux que certains épisodes précédents.
La partie sur les humains suit principalement la famille du professeur et ne s’attarde pas assez sur la réflexion qui aurait dû se poser : que les humains sont la cause de l’existence de ce monstre et que tant qu’on ne change pas notre comportement, il continuera de grandir. C’est un peu dommage qu’on passe à côté de ça pour s’occuper uniquement de Godzilla qui lui met une raclée. Cela dit, le film a été tourné en seulement 35 jours, et c’est donc un miracle, vu sous cet angle, qu’il soit aussi réussi. Cet épisode tente parfois de détendre l’atmosphère avec un peu d’humour, mais à tort (il aurait fallu conserver le sérieux d’un bout à l’autre) : tantôt avec un chat plein de boue laissé derrière Hedora dans sa fuite, ou avec un tout nouveau pouvoir donné à Godzilla. Car Godzilla peut désormais voler, en se propulsant dans les airs avec son souffle radioactif. Ce sera le première et dernière fois que l’on verra ça.
Ce sera aussi la première et dernière fois que le réalisateur, Banno, fera un film. Durant le tournage, le producteur ayant tous les droits sur cette licence depuis le premier film de 1954, Tanaka Tomoyuki, était hospitalisé et n’a donc pas été en mesure de contrôler le film avant sa sortie. Banno avait déjà en tête une suite, dans laquelle Godzilla combattrait Deathla, une autre forme d’Hedora, en Afrique. D’ailleurs, à la fin de « Godzilla vs Hedora« , cette suite est déjà annoncée par un écran noir sur lequel on peut lire en rouge : « Et encore un autre ? ». Sauf que Tomoyuki n’a pas du tout aimé le film qu’il a découvert au cinéma, allant jusqu’à déclarer que Banno avait ruiné la licence Godzilla (on a envie de lui dire qu’il s’était très bien débrouillé tout seul avec les films précédents) et a littéralement décidé de détruire la carrière du réalisateur, qui ne fut plus jamais embauché au Japon derrière une caméra. Il faudra alors attendre 2014 pour revoir Banno revenir à la licence, puisqu’il est devenu le producteur de tout le Monsterverse, et donc du reboot américain de « Godzilla« .
Les combats de cet épisode sont les plus inventifs de ces dernières années. On n’a pas cette impression d’assister à des matchs de catch : Godzilla et Hedora s’étudient avant d’attaquer, c’est un peu comme regarder un tournoi d’échec. L’action est un peu ralentie à nouveau pour nous signifier à quel point les monstres sont imposants. C’est vraiment comme un retour en arrière pour la franchise, mais dans le bon sens du terme. Ce qu’il y a de bon, mais aussi ce qu’il y a de bizarre dans ce film, est suffisant pour nous captiver d’un bout à l’autre.
« Godzilla vs Hedora » est un drôle de bordel dans sa production et sa conception, mais c’est un film qui, à mes yeux, a su redorer l’image de la franchise, qui se tirait une balle dans le pied à chaque épisode depuis quelques années déjà. C’est un film unique, empli de l’esprit des années 70 (pas toujours pour le meilleur), qui aurait mérité un meilleur traitement.