La destinée manifeste plus forte que l'amour

David Fincher n'a jamais commis de fausse note jusque-là et après une période plus poussive au tournant des années 2010 (depuis Benjamin Button en 2008), il revient avec Gone Girl. Les spectateurs retrouvent un styliste machiavélique en état de toute-puissance. Gone Girl est adapté d'un best-seller éponyme sorti en 2012 et le scénario a été confié à l'auteur lui-même, Gillian Flynn. Son univers s'accorde à merveille avec celui de Fincher, exploitant des esprits dérangés mais ordinaires, envisageant l'intrigue comme un réseau de tiroirs et de chausse-trappes déguisées.


Le ton est extrêmement froid et intense. Un retournement vertigineux se produira au bout de soixante-cinq minutes (sur cent quarante sept) et rend difficile l'évocation de Gone Girl, car si le film se prête largement à l'analyse, il est aussi d'abord un monument de suspense et en cela un divertissement assez génial. Ce tour-là comme les autres n'est pas gratuit et le film éblouit parce que ses auteurs jouent sur deux tableaux. D'abord Gone Girl se donne comme une énigme à résoudre, puis une fois que la lumière a été faite, le film redouble de complexité et la lutte commence véritablement.


À ce moment-là, les personnages doivent mettre en œuvre leurs qualités de stratèges et surtout en repousser les limites ; Gone Girl est aussi grave et réjouissant que Breaking Bad car il ne laisse pas d'hypothèses en suspens. Tout se déroule selon une certaine continuité implacable, perpétuellement parasitée par des aléas forçant à la créativité – auteurs et personnages. C'est la mécanique idéale du thriller mais il est rare que cette sensation d'évidence dans les événements soit aussi prégnante.


C'est par les apparences seules que les protagonistes peuvent faire avancer leur jeu et la vérité n'a plus aucune valeur, au point qu'un innocent lui-même doit se considérer comme un coupable pour marquer des points. Gone Girl montre doublement (sur les auteurs et sur les protagonistes) les bénéfices de l'amertume à l'égard d'une réalité hideuse ou sournoise : celle-ci booste autant la paranoïa que la combativité. Lorsqu'on est piégé et pour de bon, il reste toujours de nombreuses possibilités : la contrainte permet de faire certaines économies ; et de gagner, tant que la violence, le calcul et la manipulation restent muets et invisibles.


La culture des apparences et de l'image jouent ce rôle, au même titre que la sensation d'échec ou les menaces impliquées par le jugement des autres. Si notre plaçons la réussite romantique au-dessus de l'amour sincère, ce contexte renforce notre conviction. Au départ, Gone Girl raconte une idylle de rêve : Amy et Nick sont dans leur bulle tout en étant inclus socialement, c'est le couple parfait et leur succès est éclatant, leur sexualité est propre et épanouie. Par la suite le rêve se désagrège, tous les deux sont au chômage, elle subit son désir de revenir au Missouri. Ils deviennent alors un couple médiocre, mais riche. Avec les tares banales.


Au fond personne ne tente de sauver cette situation et assumer cet échec serait plutôt libérateur. Pour réparer cet affront à l'estime qu'on se porte, intervient alors une volonté bien plus forte : celle de tisser un roman brillant dont on sera le héros. Peu importe qui nous sommes et la résurrection d'une flamme sincère, car se composer une destinée hors-du-commun vaut tous les bonheurs du monde. Le film montre la dégradation d'une femme sous tous les angles et pourtant raconte le triomphe de cette personne aussi exceptionnelle que son alter-ego « l'épatante Amy ».


Autres films de Fincher :
http://www.senscritique.com/film/Seven/critique/25764193
http://www.senscritique.com/film/The_Game/critique/25765943


http://zogarok.wordpress.com/2014/12/19/gone-girl/
http://zogarok.wordpress.com/tag/cine-2014/

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le 18 déc. 2014

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Zogarok

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