Grand Tour
6.3
Grand Tour

Film de Miguel Gomes (2024)

Le manège qui ouvre Grand Tour est une invitation qu’il faut garder en mémoire lorsqu’on s’embarque dans cet étrange voyage : la dimension ludique du dispositif ne sera jamais à perdre de vue, associée au lyrisme musical plaqué sur le trafics au carrefour giratoire d’une ville asiatique. Car l’entrée en matière pourra s’avérer ardue, dans un agrégat de séquences contemporaines à valeur documentaire cohabitant avec un récit se passant cent ans auparavant, en 1918.


L’inexplicable fuite du fiancé symbolise à merveille un récit en liberté, construit sur le mode de la fugue et dans lequel le cinéaste laisse sa caméra capturer des contrées exotiques, à mesure que divers narrateurs prennent en charge un récit, chacun dans une nouvelle langue. Le spectateur pourra un temps se perdre, avant qu’une deuxième partie, centrée sur la fiancée abandonnée bien déterminer à retrouver le fugitif, ne vienne redynamiser l’écriture romanesque.


« Abandonnez vous au monde, vous verrez comme il est généreux avec vous », profère un sage japonais en langue portugaise : Molly poursuit autant son amour échappé qu’elle s’ouvre à un univers d’aventure. Car Gomes, toujours enthousiaste à l’idée de convoquer d’autres formes d’expression (on se souvient de son pastiche de Murnau dans Tabou), renoue ici avec une narration à l’ancienne, dans un noir et blanc granuleux, des transitions à l’iris et le folklore suranné du colonialisme. Le regard contemporain reste bien entendu de mise, et le recul sur cette étrange cohabitation de privilégiés hors sol avec un monde exotique occasionne de nombreuses séquences satiriques, soulignées par le regard fantasque et le rire grotesque de la protagoniste. Mais ce n’est là qu’un des aspects d’un film d’une profonde densité, qui va, au fil d’un parcours initiatique à la gravité croissante, faire écho à cette fascinante frayeur générée par la nature, de Conrad à Herzog. Tout le travail sur les séquences en studio (train déraillé au milieu d’une jungle luxuriante, villas dévorées par la moiteur) dépeint un monde perdu, qui semble s’être dès son origine construit comme une mythologie illusoire. Et dans ce voyage sans retour, l’itinéraire de délestage s’enrichit d’une mélancolie nouvelle, épaissie par le dialogue incongru avec la période contemporaine. Gomes, jusqu’au dernier plan, ne cesse de souligner le recours aux ressorts de la fiction, et la facticité de toute cette entreprise. Mais c’est précisément là qu’il parvient à émouvoir : car, à l’image des chimères poursuivies par sa pétillante protagoniste, c’est le plaisir à voir les fabuleux pouvoirs de l’imaginaire qui l’emporte.


Pour quitter les limites étriquées du réel, et comprendre ce qui, en nous, nous dépasse.

Sergent_Pepper
8
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le 28 nov. 2024

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Sergent_Pepper

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