"Clear skies with a chance of satellite debris."
Gravity, le phénomène, l'attraction, si j'ose dire, est un paradoxe : alors qu'il plante son décor dans l'immensité silencieuse de l'espace, il nous fait entendre toute une cacophonie de commentaires éparses, d'exclamations enthousiastes et de reproches bougons, de formules définitives et d'excès en tout genre. Il faut dire que le projet avait su cristalliser attentes et espoirs comme rarement, et suscite fort logiquement des réactions un peu grotesques et démesurées. La question, qui revient sans cesse dès lors, n'est plus : "Est-ce que le film est bon ?" mais "Est-ce que le film mérite son succès ?" Question biaisée à mon sens, vu que le film est exécuté d'une main de maître, et qu'il s'agit avant tout d'adhérer aux partis pris par le réalisateur.
(Bon à partir de là, je spoile un chouïa. Rien d'essentiel, mais ça peut nuire à la surprise.)
Mais qu'a-t-il de révolutionnaire, ce film, pour faire réagir autant ? La réponse est simple : rien. Du moins sur le plan de la narration stricto-sensu. Nul besoin de le nier, le film reprend la construction classique d'un film hollywoodien, sans chercher à s'en écarter. Les personnages ne surprendront pas, ils sont assez peu caractérisés et l'enchaînement des situations peut légitimement paraître forcé. Ça fait partie du processus.
Il y a aussi une couche de symbolisme bien soulignée et pas super subtile au milieu de tout ça, ce qui fait dire à certains : "Ça ne vaut pas 2001". Sauf que le film ne joue pas dans la même cour. 2001 est un film purement intellectuel quand Gravity est, avant tout, une expérience sensitive.
Du film-spectacle qui inonde nos écrans, Gravity en garde l'essence. Mais guère plus. Alors que la mode est au "Bigger and Louder", Cuaron soupèse ses effets, les utilisent avec parcimonie. La musique est dans le pur style hollywoodien, pour autant, ici, pas de percussions qui martèlent le rythme, elle sait se faire discrète, et n'est là que comme une concession faite pour que le public puisse s'immerger dans le film, se plonger dans l'action. Il y a un jump-scare, oui, mais un seul, et pas le plus gratuit qui puisse exister vu qu'il a un impact psychologique sur l'héroïne.
Entendons-nous bien : je ne nie pas que les procédés peuvent agacer. Personnellement, je place les jump-scares sur le podium des effets les plus horripilants du cinéma. Mais Gravity est un film hollywoodien, et si l'on garde à l'esprit ceci, ces éléments n'étonnent plus par leur présence, mais par leur utilisation soupesée, bien plus subtile que chez le tout-venant.
Qu'on reproche l'utilisation de la musique pour un film dont l'action se situe dans l'espace, je veux bien, mais qu'on ne vienne pas me dire que ça dépasse le score pompeux d'un Dark Knight, par exemple. La musique est là parce que son absence aurait été trop radicale vu la volonté de faire un film grand public, mais l'immersion ne passe pas par elle mais bien par les bruitages : la voix quand on est en vue subjective, les débris qui heurtent silencieusement la station, les parasites radios, etc.
Idem pour la narration : Gravity est un récit condensé où tout s'enchaîne sans temps morts, mais tous les rebondissements découlent du seul postulat de base. L'écriture est purement hollywoodienne, mais épurée, débarrassée d'innombrables tics et passages obligés dont nous abreuve l'industrie habituellement. On ne garde que le traditionnel trauma, pour ce que ça implique psychologiquement ET métaphoriquement.
Alors oui, il y a 2001, le fameux 2001, l'intouchable, l'incontournable, vers lequel devrait forcément tendre Gravity. Sauf que ce n'est pas le cas. Le film de Cuaron ne se place aucunement comme l'héritier de celui de Kubrick, il propose une expérience différente, plus linéaire, moins riche thématiquement, et s'il y a des similitudes (dans l'exigence scientifique, par exemple), il y a surtout un énorme fossé tant les partis pris ne sont pas les mêmes.
Il y a bien une dimension métaphorique dans cette errance spatiale, mais on est très loin de l'abstraction qui faisait de l'odyssée de l'espace une expérience à part. Gravity cherche avant tout à transmettre la sensation de vertige, à rendre compte l'immensité de l'espace. En cela, prendre une trame classique et la dégraisser au maximum se révèle pertinent. On reste concentré sur les images, on fait corps avec Sandra Bullock, on serre les dents lorsqu'elle se rattrape au dernier moment à un barreau providentiel. On voyage avec elle.
Elle n'est pourtant pas excellente actrice, enfin, elle fait bien le boulot mais si on est plongé à ce point dans le film, ce n'est pas tellement grâce à sa prestation. Non, l'élément essentiel, celui qui fait de Gravity une immense réussite, c'est bien la mise en scène. S'il y a un point où le film est effectivement révolutionnaire, c'est celui-ci.
Il y a la 3D, bien sûr, même les détracteurs du film admettent qu'elle est exploitée à la perfection, à des lieues des innombrables utilisations opportunistes. Il y a le dispositif de tournage pour le moins inédit, qui a rendu possible ces longs plans-séquences en apesanteurs et cette caméra virevoltante, tel un corps projeté dans l'espace. Il y a les bruitages, comme je le disais plus haut, utilisés intelligemment et rendant l'expérience plus sensitive que jamais. Il y a cette vue subjective, ce côté jeu-vidéo (ce qui, n'en déplaise à ses détracteurs, démontre bien qu'il est le successeur légitime du cinéma).
Gravity n'est pas un film à analyser, à disséquer pour mieux mettre en lumière ses thématiques et ses enjeux. Pour le fond tout comme pour les péripéties, il reste fidèle à son pitch, sans chercher à surenchérir, à rajouter des brouettes d’éléments significatifs. Le symbolisme est là, évident, trop, même, pour certains, mais il est là sur, quoi ? 3 scènes ? 4 ? Elles sont importantes, bien sûr, mais l'essentiel du film est cette représentation purement physique de l'espace, cette sensation d'y être plongé, d'être en apesanteur, perdu au milieu du vide, où chaque mouvement peut te coûter la vie.
Alors, ça fait dire à certains que ce n'est là qu'un honnête divertissement. Certes.
Mais sur ce plan-là, il surpasse tous les autres.