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Enter the void.
On ne va pas se mentir, "Gravity" n'est en aucun cas la petite révolution vendue par des pseudo-journalistes en quête désespérée de succès populaire et ne cherche de toute façon à aucun moment à...
le 27 oct. 2013
Sous prétexte d’un survival spatial ultra-réaliste, Alfonso Cuarón et son fils Jonás ont écrit une parabole moderne sur le deuil, la dépression et la renaissance, construite comme une œuvre alchimique et une descente aux enfers suivie d’une résurrection.
L’espace comme état dépressif
L’espace n’est pas ici un décor, il est un état psychique. Dès les premières minutes, Ryan Stone déclare qu’elle aime le silence absolu de l’orbite. Ce silence n’est pas paisible, il est mortifère. L’absence de haut et de bas, la dérive infinie, le froid cosmique, le noir sidéral sont la traduction littérale de la dépression, un vide où plus rien n’a de sens, où l’on flotte sans ancrage, où la mort semble plus douce que la vie.
Ryan est déjà morte intérieurement avant même que le film commence. Elle a perdu sa fille au cours d’un banal accident, depuis, elle est hantée par ce destin tragique, elle travaille mais ne vit plus. L’espace est l’illustration parfaite de cet état, un tombeau où l’on tourne indéfiniment autour d’une Terre qu’on ne peut plus rejoindre.
Une structure funéraire et initiatique
Le film suit rigoureusement le schéma du voyage du héros, mais dans sa version la plus sombre, dans une descente aux enfers, une désolation spirituelle.
Trois stations, trois cercueils successifs :
Le navette spatiale Explorer, détruite, première mort symbolique.
La Station Spatiale Internationale, incendiée, deuxième mort.
La station chinoise Tiangong, qui se désintègre en entrant dans l’atmosphère, troisième mort.
À chaque fois, Ryan perd un refuge, un «corps» de plus. Elle est dépouillée jusqu’à l’os. À la fin, elle n’a plus rien, ni combinaison complète, ni oxygène, ni station, ni même l’espoir rationnel de survie. C’est le point exact de la renaissance alchimique, la putréfaction totale, le chaos où tout doit mourir pour que quelque chose de nouveau puisse naître.
Ryan Stone, la Pierre philosophale
Le nom n’est évidemment pas innocent. «Stone» : la pierre. Et Ryan traverse littéralement les quatre étapes du processus alchimique, comme la pierre brute qui doit être purifiée pour devenir pierre philosophale.
Cuarón a donc structuré son récit en quatre actes parfaitement délimités, chacun dominé par un élément et une menace spécifique :
Air : menace d’asphyxie (vide spatial)
Feu : menace de combustion (incendie + rentrée atmosphérique)
Terre : menace de chute et d’écrasement (gravité, désorbitation)
Eau : menace de noyade (amerrissage)
L’Air : la menace du vide et de l’asphyxie
La première épreuve est celle de l’élément air ou plutôt de son absence totale.
Dès la destruction de la navette Explorer par la pluie de débris, Ryan est arrachée à son ancrage et projetée dans le vide absolu. Elle tourne sur elle-même, désorientée, en pleine crise de panique respiratoire. La caméra suit son souffle haletant dans le casque, les alarmes d’oxygène qui hurlent, le compteur qui descend inexorablement. C’est l’épreuve du souffle, de la vie la plus élémentaire. L’air, ici, n’existe plus, l’espace est le royaume du vide. Ryan est confrontée à la mort par asphyxie, par absence d’air, et doit apprendre à maîtriser sa respiration, à économiser chaque bouffée. Ryan est réduite à un pur souffle dans un corps en perdition.
Le Feu : la purification par les flammes
Une fois arrivée à l’ISS, Ryan pense avoir trouvé un refuge. Mais l’épreuve suivante est celle du feu. L’incendie se déclare dans la station, déclenché par les débris qui ont percé la coque. Ryan doit traverser un couloir en flammes, nager dans un air embrasé, utiliser un extincteur comme propulseur pour s’échapper. Plus tard, lors de la rentrée atmosphérique dans la capsule Soyouz, elle traverse littéralement un mur de feu, la capsule devient rougeoyante. Le feu est l’élément purificateur par excellence. Il consume l’ancien pour faire place au nouveau. Ryan traverse le feu à deux reprises, d’abord dans la station (où elle perd presque tout), puis dans l’atmosphère (où elle accepte enfin de lutter pour vivre). C’est le moment où la matière impure brûle.
La Terre : la confrontation à la gravité et à la chute
La troisième épreuve est celle de la Terre, l’élément le plus lourd, le plus dense, alors que Ryan est encore dans l’espace. Après avoir échappé au feu, elle doit rejoindre la station chinoise Tiangong. Mais la Terre, vue d’en haut, exerce déjà sa force d’attraction inexorable. La station chinoise est en train de désorbiter, elle tombe, inexorablement attirée par la gravité terrestre. Ryan doit lutter contre cette chute, utiliser les propulseurs pour ajuster sa trajectoire, puis accepter de plonger vers la Terre dans la capsule. La Terre représente ici la matérialité brute, le poids, la fixation. C’est l’étape où la matière volatilisée redescend, où l’esprit doit s’incarner à nouveau. Ryan, qui fuyait la gravité de la vie (le poids du deuil, le poids des liens), doit maintenant affronter cette attraction comme une nécessité. La chute n’est plus une menace, elle devient le chemin du retour.
L’Eau : la dissolution finale et la renaissance
La dernière épreuve est celle de l’Eau, l’élément féminin, matriciel, dissolvant. La capsule amerrit dans un lac. Ryan doit ouvrir l’écoutille, se débarrasser de sa combinaison trop lourde, nager vers la surface dans une eau trouble et froide. Elle manque plusieurs fois de se noyer, aspirée vers le fond par le poids de son équipement. Puis elle atteint enfin la surface, inspire l’air terrestre, rampe sur la rive boueuse, sort de l’eau et apprend à respirer pour la deuxième fois. Ryan renaît littéralement de l’eau, elle sort du lac comme un nouveau-né, couverte de boue et fait ses premiers pas hésitants sur la terre ferme.
Ryan Stone est la pierre qui traverse les quatre étapes pour devenir enfin philosophale, une femme qui a accepté le poids de la vie terrestre et la gravité des liens humains.
La maternité perdue et retrouvée
Tout le film est hanté par la perte de l’enfant. Position fœtale dans l’ISS, entourée de tuyaux comme un cordon. Scène radio où elle entend un homme sur Terre bercer son bébé et jouer avec un chien, c’est le premier moment où elle pleure et rit en même temps. La vie simple lui devient audible. À la fin, quand elle sort de l’eau, elle est elle-même le nouveau-né. Elle a accouché d’elle-même. Elle n’a plus besoin de porter la mort de sa fille comme un enfant mort en elle, elle peut enfin vivre pour les vivants.
Le passage du numérique à l’argentique
Tout le film dans l’espace est tourné en numérique (caméras Arri Alexa + images de synthèse). L’image est parfaite, lisse, sans matière. C’est l’image de la mort, du vide, de la dépression. La dernière séquence, lorsque la capsule se pose dans un lac, est tournée en pellicule 65 mm. Soudain, le grain apparaît, la texture, la boue est sale, épaisse, vivante. On sent presque l’odeur de la terre mouillée.
Le numérique est l’espace sans gravité, sans texture, sans humanité. L’argentique est la Terre, imparfaite, organique, charnelle. Ce n’est pas un simple choix esthétique, mais un choix qui illustre un renouveau chez Ryan Stone.
La gravité comme désir
Le titre dit tout. La gravité physique est ce qui manque à Ryan au début (elle flotte, dérive). La gravité psychique est ce qu’elle a perdu (le poids des liens, le goût de vivre). À la fin, quand elle se redresse dans la boue et fait ses premiers pas chancelants, la gravité est redevenue désir, le désir de rester ici, sur cette Terre sale et magnifique, parmi les vivants.
Gravity n’est pas un film sur l’espace. C’est un film sur une femme qui descend au plus profond de la nuit, traverse la mort, le feu, l’eau et la terre, et renaît de ses propres cendres. C’est une œuvre qui parle de résurrection métaphorique. C’est une alchimie parfaite où la pierre brute devient or. Et quand Ryan pose enfin les deux pieds dans la boue et lève les yeux vers le ciel, on comprend que le vrai voyage ne fait que commencer.
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