Je me demande ce qu'il se passe dans la tête des Américains parfois. Qui a eu l'idée de transposer Guerre et Paix, oeuvre romanesque monumentale, et giga pavé il faut bien le dire, en un film ? Alors qu'on pourrait facilement en faire une série avec 20 heures d'épisodes ? Le résultat est proprement hollywoodien : un film fleuve de 3h30 digne de Cléopâtre, un casting cinq étoiles, des décors et costumes somptueux, des figurants par milliers, des scènes de bataille magistrales, et tellement d'intrigues passées sous silence...
Le film, interprétation américaine oblige, met l'accent sur la guerre. Une bonne partie des 3h30 y est consacrée, avec un résultat bluffant. A elle seule, la bataille de Borodino, celle où Pierre se rend comme observateur, a du coûter la moitié du budget du film : des milliers de figurants sur plusieurs hectares, des explosions en pagaille, la cavalerie qui charge, une mise en scène millimétrée... Du grand art. D'autres sont moins convaincantes, avec Austerlitz presque invisible, et surtout la longue retraite de l'armée impériale dans la neige jusque la Bérézina, extrêmement lente et ennuyeuse (c'était sans doute le but recherché).
Pour le reste du film, heureusement qu'il y a Henry Fonda (Pierre) et Audrey Hepburn (Natasha), sur qui d'ailleurs le film se focalise. Sans eux, le film aurait été insipide, malgré la grandiloquence des robes de bal, des décors de Moscou au XIXe siècle, et des hôtels particuliers tous plus luxueux les uns que les autres. Ce n'est certes pas le meilleur rôle pour les deux acteurs stars, mais ils étaient faits pour ces personnages qu'ils tiennent parfaitement bien. Henry Fonda joue avec Pierre l'éternel optimiste, l'idéologue fougueux et humaniste, qui cherchera toujours à combattre l'injustice et à faire le bien autour de lui. On regrette quand même qu'il prend ce rôle à cinquante ans, Pierre a une vingtaine puis une trentaine d'années dans l'histoire, et les débuts de Pierre dans la débauche sont assez peu crédibles avec Fonda. Audrey Hepburn joue Natasha, jeune noble russe au sourire légendaire et au cœur sur la main, qui apprend parfois à ses dépends les tourments de l'amour. Faut-il vraiment expliquer pourquoi ce rôle était parfait pour elle ? Et c'est toujours un délice de la voir danser avec ses robes sublimes qui coûtaient probablement deux fois le salaire annuel moyen des Américains les moins chanceux à l'époque. Non vraiment, il fallait que ces deux-là jouent ensemble un jour, et il n'y avait peut-être pas mieux que Guerre et Paix pour cela.
On regrettera quand même l'accent sur la guerre qui éclipse bien d'autres intrigues, même s'il fallait forcément faire des choix. Tombés aux oubliettes : le destin tragique d'Hélène puis de son frère, les errements de la famille du prince Andrei, les soubresauts de celle de Natasha (son frère est presque invisible), sans oublier un Dolokhov bien fade... Mention spéciale au troisième rôle, le prince Andrei joué par Mel Ferrer (époux d'Audrey Hepburn à l'époque), monolithique et insipide, jusqu'à une scène de mort les plus ridicules qu'il m'ait été donné de voir. Tout ça peut-être au profit des deux chefs de guerre, Napoléon et Kutuzov, hyper crédibles et symboliques : Napoléon est parfois présenté en un mystérieux Nosferatu.