Si l'on m'avait dit, il y a encore un mois, que a) j'irais un jour voir au cinéma un film réalisé et interprété par Alex Lutz, b) je le ferais avec mon consentement, et c) je le considérerais comme un des meilleurs films que j'ai vus en salle cette année, je me serais bien marré. J'aurais eu tort. Et même le simple fait de l'entendre m’aurait lui aussi fait marrer. Et j’aurais encore eu tort.


Que les choses soient claires : j’aurais ri d'incrédulité pour au moins deux raisons rationnelles, la première étant que ce que j’ai vu de Catherine et Liliane, sur Canal+, ne m’a jamais emballé, et la seconde étant que j’ai toujours trouvé Alex Lutz très peu charismatique. Fun fact : Guy ne m’a pas fait changer d’avis sur le premier point, ni même sur le second, dans la mesure où je continue de trouver Lutz physiquement archi-quelconque, une fois démaquillé. Seulement, l’acte créatif n’est pas une formule, l’homme est une créature plus complexe et donc moins prévisible que ça, le pire peut venir des « meilleurs », et le meilleur peut venir des « pires » (dans lesquels je ne rangerai pas Lutz, attention). Autant de faits auxquels j’ai dû de nouveau me confronter, alors que défilait le générique de fin, tiraillé entre mes préjugés et le fait que ce film venait de m’émouvoir profondément.


Parce que dans le cadre de l’élaboration de ce faux biopic qu’est Guy (« mockumentary », comme disent les Amerloques), Lutz a tout compris. Ce qui vient à l’esprit le plus souvent, durant le visionnage de son film, c’est la notion d’authenticité. Certains spectateurs, sans doute du genre un peu candide, sont ressortis du cinéma en croyant avoir vu un vrai documentaire sur une vraie ex-idole de la chanson française dont l’existence leur aurait simplement échappé, allant jusqu'à taper son nom sur Wikipédia. Même quand le personnage principal est invité à la vraie émission d’Alessandra Sublet sur Europe 1, ou encore apparaît sur le plateau de Vivement Dimanche en compagnie d’un Michel Drucker en mode Michel Drucker, ça marche. Jusqu’à l’humour médiocre de Nicole Ferroni, sans doute pas complètement consciente de ce qu’elle faisait. MÊME dans ces moments, alors que ce type de caméo produit généralement l’effet inverse, celui d’extraire le spectateur de l’expérience sensible à coups d'auto-références superflues et private jokes de happy few.


Comment ? Simple : la foi. Le talent, bien sûr, mais tout autant l’investissement radical, inconditionnel du créateur dans son acte de création. Un autre mot qui vient à l’esprit est celui de miracle. Attendez deux minutes avant d'interrompre la lecture de cette critique. Avec son exploration d’une page de la pop-culture ringardisée depuis belle lurette, qui menace à tout moment de basculer elle-même dans le ringard, et son acteur trentenaire jouant un septuagénaire face caméra avec la gravité d’une crise cardiaque, Guy avait tout pour se planter... et être un insupportable ego-trip de comédien. On craignait ce dérapage dès la bande-annonce. Ça semblait faire beaucoup d’Alex Lutz jouant au vieux comme si l’on allait y croire. Sauf qu’on finirait par y croire. Du moins votre serviteur. Car sa performance, en Guy Jamet, est juste éblouissante. On l'imagine volontiers avoir été tonifiée par le travail de maquillage sidérant dont le personnage a bénéficié (c’est bien simple, il faut être d’une mauvaise foi parfaite pour nier sa réussite), mais Lutz aurait pu ne pas s’en montrer digne. Or, il l’est, livrant une incarnation de vieil homme dont le détail dénote d’un zèle tout aussi impressionnant (on a le phrasé, les tics, jusqu'aux silences pleins de souvenirs tus), que certains trouveront même un peu trop zélée pour son bien, devenant un show à elle seule. Oui, Guy est un « ego trip », dans le sens où il est écrit, réalisé et interprété par un même acteur qui se place au centre du mécanisme. Mais il est tout autant un geste de dévotion intégrale et à l’entreprise et au personnage qu'interprète l’acteur. Par ailleurs, aux détracteurs qui insistent sur le soi-disant égocentrisme de la démarche de Lutz (comme le YouTubeur Durendal)… avez-vous oublié ce qu’est un acteur ? Pire : un acteur-RÉALISATEUR ? Ne peut-on pas voir de l’égocentrisme dans la démarche de TOUS les comédiens qui se mettent en scène ? À cela, la réponse est soit négative, soit indifférente dans le sens : et alors ? La SEULE question qui compte est la suivante : méritent-ils notre engagement ou non ? Dans tous les cas, accepter cette détonante bipolarité est une condition sine qua non à l’appréciation du film.


L’authenticité, donc. Tout (ou presque) dans Guy sonne juste, à commencer par la reconstitution d'une page de la musique française aussi clinquante qu'inoubliable, jusque dans ses codes visuels, le tour-de-force sur ce plan étant le scopitone de Dadidou, sous perfusion de Claude François. Mais c'est aussi dans les images filmées au présent, et un peu gauchement, par son fils illégitime Gauthier, que le chanteur Guy Jamet apparaît au spectateur comme une vérité, dans ces exaltants moments de communion collective propres à la vie d’un artiste musical comme dans l’infinie solitude à laquelle ce dernier ne peut jamais vraiment échapper. Aussi authentiques que réjouissantes, la scène dans le bus de tournée (épatantes interactions entre Jamet et ses chanteuses), les galas de province, le dîner post-concert avec la propriétaire chauffée à bloc par l'ex-star des eighties, les apparitions d’une Nicole Calfan plus vraie que nature en attachée de presse très intime, ou encore l'enregistrement en studio aux côtés de Dani et Julien Clerc. Je parle plus haut d’images prises « un peu gauchement ». De toute évidence, le filmage un peu brinquebalant et le montage parfois approximatif de Guy sont généralement justifiés par le parti pris de mise en scène ; mais à aucun moment ce faux amateurisme ne posera de problème, ni de compréhension, ni d’efficacité dramatique (bien que la technique cinématographique à proprement parler reste ce que le film a de moins impressionnant). Notons néanmoins que Lutz est parvenu, entre mille accomplissements, à éviter l'écueil numéro 1 de tout film à la première personne : quand les personnages parlent au personnage de Gauthier, ils ne s’adressent pas à l’objectif, mais à l’acteur hors-champ. Ça n’a l’air de rien, comme ça. Mais au final : l'authenticité, encore elle.


Dadidou… faux tube au titre ridicule comme une chupa chups, et vraie excellente chanson d’un genre que les talentueux Vincent Blanchard et Romain Greffe ont ressuscité le temps d'une bande originale très inspirée. Deux petits gars qui ont, eux aussi, tout compris à ce qui faisait le meilleur de la « variété » française de l’époque. Autre condition sine qua non à l'appréciation du film, naturellement. Soit on est réfractaire au genre, et se trouve alors dans l'obligation de se demander ce qu’on fout là, soit on l’embrasse avec un plaisir teinté de mélancolie, et l’on prend tout ce qu’a à offrir Guy Jamet, faux chanteur devenant vrai à mesure que se déroule la pellicule, fusion méta des incontournables de l’époque : Dadidou rappelle Claude François (donc), Déesse de mes rêves éveillés rappelle Herbert Léonard (tendance Quand tu m’aimes), l’énergique duo Passionnément rappelle Peter et Sloane (en moins kitsch), et des chansons comme Je t’attendrai rappellent tantôt Michel Sardou, tantôt Michel Delpech… toutes rappelant la quintessence de l'univers musical de l'époque, et toutes portées par Lutz, dont les vocalises sont la grande découverte du film (cette putain de reprise de Charlebois !). Pour faire de cette critique une affaire parfaitement personnelle, cette reconstitution m'a renvoyé vingt ans en arrière, sur l’autoroute du soleil durant les vacances d’été, avec mon père au volant, et ce répertoire qui jouait des heures durant. Un père de la même génération que Guy Jamet, et qui partageait avec lui quelques-unes de ses insultes préférées (« ... de merde ! »). À ce sujet, les dialogues de Guy sont eux aussi de très bonne facture, du moins soutenu (la scène d'engueulade avec Gauthier, les répliques bien potaches sur le cul) au plus risqué (qui aurait cru que finir sur des considérations philosophiques pouvait encore fonctionner, en 2018 ?).


De l’affection sincère de Lutz pour ce monde découle le portrait touchant d'une génération de jouisseurs au crépuscule de leurs vies, pétris de souvenirs glorieux et des regrets qui lui sont propres, ainsi qu’une rapide mais pertinente synthèse de l’esprit d’une France en voie d’engloutissement. Au public qui verrait dans cette dernière remarque l’inquiétant adoubement du film par une plume conservatrice, point d’inquiétude : l’hexagone de Guy n’est pas zemmourien. Lutz n’a d’ailleurs pas manqué de prêter à son personnage les idées politiques standards des artistes musicaux de cette époque, d’une gauche libérale-libertaire toute aussi festive mais forcément plus « tradi » que celle d'aujourd’hui (voir cette amusante scène où il embarrasse un jeune homo en en faisant TROP dans le discours tolérant…). Et encore, le réalisateur a eu l’intelligence de ne pas trop en faire de ce côté, trop occupé par ce qui compte infiniment plus que la politique dans la vie de Guy, comme l’amour de sa vie avec qui il n’a pas pu la faire (joué tantôt par Élodie Bouchez, toujours charmante mais que Lutz a eu la bonne idée de faire doubler au chant, tantôt par Dani, ravagée mais amusante), les actes manqués de sa relation avec son fils, ou encore ses sacrés chevaux…


Venons-en justement au thème de la filiation, que l’on imaginait être celui du film. [spoiler alert !] Il est un peu traité, via Gauthier, lorsque ce dernier exprime en langage crypté sa rancœur à l’encontre d’une figure paternelle qui aurait dû être bien plus que ce qu'elle est, et via les mots de regret très justes que dit Jamet au sujet de son fils légitime, mais ça n’ira jamais vraiment bien loin, parce que le second doit avoir deux minutes d’antenne à tout casser, et que le premier… ne fera jamais son coming out auprès du paternel. Certains sont sortis de la salle un peu déçus de ne pas avoir eu droit à LA scène qu’ils étaient en droit d’attendre d'une telle histoire. Une scène que Guy aurait fatalement intégrée s'il avait été produit à Hollywood. Mais cela aurait été se tromper sur ses intentions. D’abord parce qu’il est annoncé dès le départ que Jamet n'apprendrait JAMAIS cette vérité, compte tenu de la promesse que Gauthier fait à sa mère. Ensuite parce que Gauthier n’est pas le sujet du film : son sujet, son objet, c'est (suspense !) le personnage-titre, dont le fils a surtout pour fonction d'aider à l'exploration. Guy Jamet, ancienne gloire fatiguée rappelant le Tandem de Patrice Leconte ou encore le Si j'étais chanteur de Xavier Giannoli, âme tumultueuse qui n'a de vieille que l'apparence, homme coincé entre la saine acceptation de ce qu'il est devenu et son orgueil de jeunesse que le temps n'a fait qu'amplifier. C’est pourquoi le maigre développement de Gauthier n’est pas un problème. Si l'on va voir Guy, un film dédié « à nos pères », en quête d'un beau rôle de fils, mieux vaut rester chez soi. Et puis, cela n'empêche pas une très belle scène de non-dits, à la toute fin, alors qu’apparaît enfin Tom Dingler à l’écran, blond aux yeux bleus comme son père (moment qui fait lui aussi son petit effet), au milieu d’un champ de blé, au soleil levant, dans l’objectif d’un vieillard qui, tout compte fait, a peut-être percé ledit secret...


La messe est dite : OVNI désopilant, énergique embardée qui fait battre la mesure sans se faire prier, hommage poignant, essai aussi personnel qu'universel sur le temps et ses dommages collatéraux, sur une génération entière que sur les brefs moments précieux qui légitiment l'existence, Guy est une réussite qui m'a pris par surprise, en mode Việt Minh, et dont le souvenir n'est pas près de me lâcher. L'ironie, au bout du compte, étant que je serai bien moins intéressé par le prochain film d'Alex Lutz si son interprète principal n'est pas... Guy Jamet. Franchement : personne d'autre que moi n'imagine les aventures de Guy Jamet, reconverti en détective privé pour arrondir ses fins de mois, suivi de son fidèle Gauthier à la caméra (embarquée) ? Voyons le bon côté des choses, même ici : le seul fait de susciter une telle idée est un signe de réussite.

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le 24 sept. 2018

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