Hamilton
8.2
Hamilton

Spectacle de Thomas Kail (2020)

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Ce rêve bleu, un nouveau monde en couleurs

C'est une captation vidéo d'un spectacle vivant comme je n'en ai jamais vue. Dès les premières secondes, nous sommes happés par l'énergie insensée des comédiens et le rythme tournoyant d'Hamilton pour une valse d'émotions, de chansons et de répliques politiques assassines, qui ne se calmera jamais vraiment.


Oubliez ces plans fixes et ennuyeux qui capturaient les scènes de théâtre d'antan, Hamilton change la donne. Ici, la caméra, mobile, est partout. Elle virevolte sur le plateau. Elle semble offrir aux spectateurs un point de vue de la scène cohérent, du public, comme si on avait pu être à l'intérieur du Richard Rodgers Theatre, en juin 2016, lors de l'enregistrement vidéo. Alternant plans d'ensemble statiques, mouvements de caméra louvoyant autour du plateau amovible sur lequel les comédiens déambulent, plans fixes et gros plans, la réalisation de Thomas Kail et le montage d'Hamilton nous transportent de manière fluide et transparente d'une scène de Broadway à un spectacle cinématographique. On a vraiment face à nous un film, plus qu'une captation d'un show.


Cette impression est renforcée par l'implication émotionnelle et le jeu intense de tous les comédiens présents durant les deux actes d'1h20 chacun. Le montage donne l'impression qu'ils ne disparaissent quasiment jamais du plateau, excepté durant l'intermission coupant le film en deux. Les changements d'angle permanents s'effectuent sans aucun cut visible. La caméra ne capturera aucun défaut d'interprétation. Les acteurs et actrices se déchaînent, à l'image de Jonathan Groff (qui s'est forgé une réputation mondiale dans la série Mindhunters de Fincher, sortie sur Netflix après le lancement du spectacle Hamilton à Broadway, en 2015), interprétant George III comme un roi fanatique, d'une manière à la fois hilarante, perverse et effrayante, de la bave coulant de ses lèvres lors de l'introduction de son personnage. Les comédiens se donnent sur le plateau, sans filet de sureté.


Le spectacle met en lumière des corps, des visages, des voix différentes du paysage cinématographique américain. Difficile de ne pas d'abord évoquer Lin-Manuel Miranda. Compositeur, parolier, acteur principal et star du show, il transpire d'humanité, de sincérité et d'honnêteté dans son interprétation d'Alexander Hamilton, père fondateur des États-Unis d'Amérique. À ses côtés, le casting composé d'acteurs et d'actrices qui m'étaient inconnus, est au diapason de son immense talent. Daveed Diggs (Marquis de Lafayette / Thomas Jefferson), Renée Elise Goldsberry (Angelica Schuyler), Chris Jackson (George Washington), Leslie Odom Jr. (Aaron Burr), Anthony Ramos (John Laurens / Philip Hamilton), Phillipa Soo (Eliza Hamilton) et j'en passe, nous invitent dans la danse avec beaucoup d'humour. Ils se jouent des répliques, nous les balancent à la tête dans un rythme étourdissant, avec grâce et poésie, sans jamais oublier l'émotion juste derrière leurs personnages.


La scénographie est travaillée sans exubérance, symbolisée par des murs de briques rouges et brunes d'entrepôts du début de l'ère industrielle, qu'on retrouve sur la Côte Est américaine. Les paroles des chansons, mélangeant hip-hop et rap, d'une intelligence folle, se répondent et se font écho, mises en mouvements dans une chorégraphie rappelant que nous n'avons pas le temps de (nous en)dormir, dans cette ville de New-York. Ces lyrics témoignent d'une facilité d'écriture rythmique déconcertante de la part de Lin-Manuel Miranda, adaptant ici un livre de Ron Chernow, Alexander Hamilton.


Sans cynisme aucun, ce spectacle nous raconte donc l'histoire d'Hamilton, immigré et orphelin, transporté par une ambition dévorante et une fierté sans égale. La première partie du film témoigne d'abord de son travail patriotique pour se libérer du joug des Anglais, et de sa volonté ferme de créer avec les autres pères fondateurs une nation indépendante. La deuxième partie nous emmène dans des batailles politiques sournoises, avec ces manigances, ces coups de poignards dans le dos et ces duels pour régler les compromis, quand l'égo et l'orgueil de ces surhommes ont été touchés.


À travers la vie d'Alexander Hamilton, Lin-Manuel Miranda tente de comprendre cet homme qui ne se contenta pas d'une vie paisible, mais qui s'acharnait à écrire jusque tard dans la nuit, à se surpasser comme si le temps allait lui manquer, comme s'il pouvait mourir du jour au lendemain, et qu'il savait qu'il mourrait jeune. Cette envie de laisser une trace, un héritage, une part de soi-même après sa mort, est constamment mis en balance avec le stress que cela engendre, les écarts de conduite, les mensonges et les tromperies faites aux personnes qui lui faisaient confiance. Jusqu'où sommes-nous prêts à aller par fierté, par ambition? Quels sacrifices sommes-nous prêts à mettre sur la table, dans l'espoir que notre histoire sera un jour racontée, qu'on ne sera pas oubliés dans l'abysse du temps ? Et quand arrivera l'heure de notre mort, serons-nous en paix avec nous-même, pourrons-nous nous dire que oui, nous avons employé le temps qui nous était imparti de la manière la plus juste ?


Cette dualité entre une ambition dévorante d'un côté, quitte à se perdre comme Icare en volant trop près du soleil, et de l'autre l'envie de vivre une vie domestique simple, symbolisée par le personnage d'Eliza, épouse d'Hamilton, mère de famille et femme trompée, est matérialisée sur le plateau par un jeu de lumière oscillant entre une lumière bleutée, vive et aérienne, fort présente sur le plateau et un éclairage "réaliste" illuminant certaines scènes. Le ton bleu semble souvent prendre le dessus, se mariant avec les costumes des comédiens (l'ensemble des danseurs se déplaçant plutôt dans des habits blancs légers, à manche courte, pour se mouvoir plus facilement), en particulier avec celui d'Eliza. D'une loyauté sans faille, conscience vivante de son mari durant le spectacle, par moment effacée par l'ambition de celui-ci, elle reprendra un rôle actif dans l'écriture de leur vie, et de la sienne en particulier, qu'elle avait mis en retrait.


Ce jeu de lumière nous rappelle aussi constamment, d'une manière à la fois subreptice et ferme, en cassant la magie du montage filmique, que nous ne regardons pas un film, justement, mais bien un show, avec des machinistes, des régisseurs et des éclairagistes aux commandes.


Enfin, comment ne pas finir cette critique en mentionnant le message clair d'un spectacle dans lequel les protagonistes, la plupart latinos, noirs ou métisses, mais également blancs, sont tou.te.s des fils/filles, des petit.e.s-fils/filles ou simplement des descendant.e.s d'immigrants, réécrivant l'histoire américaine des pères fondateurs ou plutôt ajustant la vérité aux mensonges répandus par certains politiciens populistes. L'Amérique est une terre d'immigrants, nous dit Lin-Manuel Miranda. Les êtres humains n'ont cessé d'y traverser ces territoires gigantesques au cours de migrations plus ou moins longues, dans l'espoir d'une vie meilleure, et dans l'optique de travailler dur pour nourrir leurs familles, fonder un chez-soi, sur un nouveau territoire, n'appartenant à personne. Un nouveau monde en couleurs.

Cambroa
9
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le 2 août 2020

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20 j'aime

Cambroa

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