J'ai beau adorer la version étourdissante et le Hamlet fougueux de Kenneth Branagh, celle de Laurence Olivier reste ma préférée.
Alors que Branagh fait de Hamlet un lutin facétieux et extraverti, Olivier en fait un beau ténébreux introverti et mélancolique, plus attiré par l'ombre que par la lumière.
Dans les deux adaptations, les châteaux sont à l'image du héros. Le château de Branagh est réaliste, très vaste, de plain-pied, coloré, richement orné et baigné de lumière. Celui d'Olivier est un improbable château-fort d'une hauteur vertigineuse, labyrinthique, austère, chichement meublé et éclairé.
Ma préférence va vers le château d'Olivier, impossible à cartographier tant il comporte de pièces, d'étages, d'alcôves, d'escaliers en colimaçon et de recoins sombres et inquiétants. Un vrai décor de maison hanté. Oppressant à la fois par son exiguïté et son ampleur démesurée, c'est le décor parfait pour Hamlet, fils hanté par le fantôme de son père assassiné. Il erre dans ce dédale de pierre étouffant comme il erre dans ses pensées, ruminant sans fin ses envies de vengeance. Mais il ne fait que tourner en rond, reportant indéfiniment sa vengeance, comme dans ces plans angoissants où on a l'impression de dévaler des escaliers à vis sans fin.
Olivier a aussi soigné le look de son Hamlet et l'a filmé comme une apparition sublime et fantastique. Longue silhouette androgyne vêtue de noir et couronnée d'une chevelure blond oxygéné, il semble flotter dans les escaliers et les corridors exigus ou glisser dans les immenses pièces à moitié vides. C'est cette représentation éthérée imprégnée de romantisme noir qui est restée dans les mémoires. Celles plus terriennes et viriles de Branagh et Gibson n'ont pas réussi à la remplacer. Olivier reste, pour l'instant, le Hamlet définitif.
C'est la même chose pour Ophélie. Jean Simmons est d'une beauté irréelle et ce ne sont pas Kate Winslet et Helena Bonham-Carter - que j'aime beaucoup par ailleurs - qui pourront lui faire de l'ombre.
Visuellement, le film est une splendeur, grâce à l'incroyable photo en noir & blanc, les éclairages féériques, les décors dantesques et les costumes somptueux - en particulier, ceux d'Hamlet et Ophélie.
La mise en scène d'Olivier est à l'image de l'acteur, grâcieuse et impressionnante. Il traque et enferme son personnage dans des gros plans extrêmes, l'écrase par des mouvement de caméra en plongée, montre sa solitude et sa vulnérabilité en le filmant en plan large, isolé dans une pièce gigantesque. Sa caméra se promène seule dans le château, passant de pièce en pièce, gravissant ou dévalant les escaliers, pour mieux nous désorienter.
Olivier se sert aussi de sa caméra pour magnifier la beauté de son actrice. Jamais Jean Simmons n'a été aussi belle.
J'aime aussi beaucoup la bande-son, la musique de William Walton comme les effets sonores durant les apparitions du fantôme paternel.
Et enfin, il y a le casting, entièrement composé de solides acteurs de théâtre - dont Peter Cushing dans un petit rôle comique.
Laurence Olivier est un Hamlet superbement complexe et contradictoire, opaque et aérien, vulnérable et violent, sensible et mordant. La scène de confrontation avec sa mère est d'une violence et d'une puissance exceptionnelles.
Il a non seulement laissé un Hamlet à l'image iconique, mais il a aussi réussi à rendre Shakespeare incroyablement accessible. Je n'aurais peut-être jamais essayé de lire quelques-unes de ses pièces si je n'avais pas vu ce film. Laurence m'a donné envie de lire Shakespeare. Les phrases les plus ardues paraissent miraculeusement simples et limpides grâce à lui. Je suis amoureuse de la sobriété et de la justesse de son jeu, de son économie de mouvement, de la grâce de sa gestuelle, de sa diction parfaite, de sa capacité à moduler l'intensité de sa voix.