Avec Senses, Ryūsuke Hamaguchi dresse un magnifique portrait de quatre femmes qui ne demandent qu'à vivre, sans forcément en avoir conscience au début. À travers leur quotidien, il montre comment une société en apparence ordinaire peut être profondément déshumanisante, avec des règles parfois évidentes, parfois beaucoup plus insidieuses.
Il suffit qu'une d'entre elles remette sa vie en question pour que les trois autres commencent, elles aussi, à regarder la leur différemment. Comme un effet domino, leurs certitudes vacillent peu à peu.
Les 317 minutes sont essentielles, cette durée permet au film de prendre le temps d'entraîner le spectateur dans un quotidien, d'observer ses personnages, de montrer aussi bien les grands bouleversements que les moments les plus anodins de la vie. C'est dans ces instants que les personnages prennent vie, qu'on les comprend peu à peu, et qu'ils deviennent attachants.
Hamaguchi filme aussi la ville avec beaucoup de réel, de justesse participant pleinement à l'aspect immersif du film. Le bruit permanent, les transports, les immeubles, cette agitation constante donnent l'impression d'une véritable jungle urbaine dans laquelle chacun tente de trouver sa place.
Il y a tant de scènes marquantes, notamment celles où, plus ou moins directement, les personnages peuvent enfin parler librement, qu'importe si le cadre est très codifié comme un tribunal ou une lecture publique. C'est tout le paradoxe, des lieux souvent institutionnels qui deviennent les seuls espaces où une parole sincère peut enfin émerger.
Les quatre comédiennes, pourtant non professionnelles, sont incroyables, leur naturel est bouleversant et donne au film une authenticité rare. Elles portent ce récit avec une justesse qui rend chaque émotion parfaitement crédible. Aucun personnage n'est oublié, mêmes les secondaires ou ceux que l'on voit peu peuvent avoir un vrai rôle, un moment beau et de vérité.
Il faut avoir le temps de le lancer mais il vaut le coup, Hamaguchi livre une œuvre fleuve d'une immense richesse humaine, qui continue de résonner bien après le générique.