Dès ses premiers instants, Haru part avec plusieurs points négatifs. Le film durant de longues minutes remplira son cadre de texte et le fera défiler, à la manière d'un visual novel NVL. Parfois pire, si les fonds citadins sur lesquels le texte apparait peuvent avoir du charme, les caractères vont se dérouler sur un fond bleu. De temps en temps, cette narration écrite est brisée par des cadres rapprochés sur les personnages, ou de très courtes scène de vie quelconque. Mes premiers instants ont été vécu comme un film qui refuse d'être du cinéma et s'assume pleinement comme un diaporama power point. Je ne pouvais me raccrocher qu'à son côté "film japonais 0 budget d'avant 2000" pour sauver mon visionnage.
Quelle erreur !
Il faut laisser au film le temps de s'immerger dedans avant de se rendre compte des grandes qualités qu'il possède. Mais d'abord, un bref synopsis. Ce film de 1996 (la date est très importante) narre l'histoire de deux inconnus sous les pseudos d'Haru et Hoshi. Ils se rencontrent sur un forum de discussion cinéma. Ils s'entendent rapidement et vont se mettre à échanger sous anonymat. Le montage du film va donc alterner des moments de la vie d'Haru et d'Hoshi, chacun de leur côté, entrecoupés d'échange par mails, représentés par du texte sur du fond bleu, du paysage ou bien même l'un des deux protagonistes.
Je reproche plus haut l'usage du texte, mais celui-ci est plutôt bien utilisé. Pendant tout le début du film, le spectateur est incapable de dire qui est Haru ou Hoshi parmi les deux personnages filmés. En reliant le contenu des mails à ce qui est montré sur l'écran, le spectateur parvient finalement à identifier qui est qui. Le contenu des échanges parvient à éviter d'être un commentaire, une redite de ce que la caméra a filmé chez son personnage avant. Les échanges des deux protagonistes nous permettent de mieux comprendre leur personnalité, plus particulièrement les aspects qu'ils ne montrent pas directement lors des interactions. Ainsi, ces messages lus (qui représentent la moitié du film ? je l'ai ressenti tel quel) donnent de la profondeur aux personnages lorsque la caméra décide de les filmer de nouveau. Plus le film avance, plus il se resserre sur Haru et Hoshi, ce qui offre un résultat très intimiste.
Le reste du film va être consacré à capter la vie quotidienne d'Haru et Hoshi. Il faut dire que la caméra de Yoshimitsu Morita se débrouille très bien, en alternant les plans larges pour plonger les personnages dans la ville, ou ces rares mais remarquables plans serrés, zoomés sur les acteurs. Les cadres mettent à l'honneur l'environnement dans lesquels les personnages baignent. Au programme, une dualité ville/rural très soignée. D'un côté le film montre la grandeur labyrinthique de Tokyo, une ville très étouffante pour Hoshi. De l'autre, elle filme les multiples lieux de travail d'Haru, dans une ville de campagne ou la solitude pèse rapidement. Haru est un film ponctué d'errances, de vide et de mélancolie. Les échanges de mails constituent le seul échappatoires pour les deux correspondants, le seul moment chaleureux pour le spectateur. Le film ne lasse pas, plus il avance et plus il est intéressant. Le résultat est unique, Yoshimitsu Morita construit son propre espace-temps ou les choses se font dans la lenteur, le vide et le mystère de l'autre. Le film sur son dernier quart propose des séquences particulièrement marquantes et belles, ou le temps se fige le temps d'une "rencontre".
Pour finir, ce film recèle une qualité "invonlontaire" de nous plonger dans une autre époque, comme un témoignage du passé, d'une époque finie. Haru parvient à capter ce court instant dans l'histoire d'internet, distinct des autres. La toute fin des années 90 et le début des années 2000 possèdent déjà des formes de messageries plus instantanées, les premiers "réseaux sociaux" ou même les MMO. Dans Haru, on ne communique que par mail et sur les forums. Le temps de réponse y est beaucoup plus long, il faut donc attendre le lendemain que l'autre donne signe de vie, et encore...La relation se construit avec beaucoup plus de lenteur. De même, l'interface archaïque des premiers systèmes mails font en réalité la part belle au mystère. L'espace temps des réseaux sociaux est extrêmement personnalisé, chaque individu est "unique" avec sa photo de profil, le contenu qu'il affiche, ses descriptions. Dans Haru et l'internet des boîtes mail, la seule information que l'on dispose sur son interlocuteur n'est rien d'autre qu'un pseudo, il se joue alors un mystère physique digne d'une correspondance épistolaire. On en dit pas assez, on garde beaucoup de secrets, on hésite pas à mentir dans beaucoup de choses (montrant d'autant plus la dualité entre la lecture de mail et les scènes filmées car c'est le spectateur qui réalise le mensonge). La relation entre Haru et Hoshi n'existent qu'à travers le "secret", magnifiquement capté par la mise en scène singulière du film. Toute cette description des relations en ligne ne parait pas ridicule et le film surprend car une partie de son propos reste d'actualité; la principale différence dans les relations en ligne aujourd'hui, étant que tout se fait beaucoup plus vite, le mystère est rapidement dévoilé. Et c'est ceci qu'Haru capte avec sa mise en scène, ce long flottement avec un inconnu que le web 2.0 a tendance a effacé.
Haru est donc une capsule temporelle, nous ressentons une puissante nostalgie pour des personnages d'un pays que nous n'avons jamais connu. Grâce à son rythme et sa mise en scène, Haru offre un film unique et rare, qui dans son vide et sa mélancolie, récompense son spectateur sur ses dernières scènes douce et poétiques. Ce résultat repose en grande partie sur l'interprétation solide d'Eri Fukatsu et Seiyo Uchino, ainsi qu'une superbe OST qui rythme les 1h50 du film.