Pour leur apprendre et leur éviter d’oublier d’où ils viennent, grâce à quelle terre ils vivent et habitent, le rituel veut que les enfants du village doivent se cogner le front contre une grosse pierre. De ce geste, on peut en retirer tout ce qui fait le sel d’Harvest : un rapport physique, sensible, mystique, un attachement disons-le viscéral aux éléments, à la matière, présente jusque dans le grain de la photographie magnifique de Sean Price Williams (The Sweet East) qui laisse même apparaître le bord de la pellicule. D’habitude peu convaincu par ce type d’afféterie qui ne sert souvent que de cache-misère aux faiblesses de la mise en scène, l’esthétique visuelle se met ici au service du film comme une valeur ajoutée, sans tomber dans le piège de l'effet plastique un brin poseur (par exemple : Godland).
Nous n’avons pas ici affaire à une pseudo-communauté idyllique au modèle de gestion plutôt égalitaire entre maître Kent et ses paysans ou bien une forme de secte aux rituels païens vantant un rapport béat et naïf avec la Nature. Si la terre donne, elle en demande beaucoup aussi, et là-dessus personne n’est dupe. La mise en scène d’ART est suffisamment subtile pour faire exister ses villageois dans toutes leurs ambiguïtés, morales et politiques. Le village existe parce que chaque décision est soumise à un rapport de force qui aura par la suite des conséquences sur la position sociale et le rôle de chacun dans la communauté qui peu à peu se délite.
Jamais la réalisation n’aura l’audace de prendre ses personnages pour des idiots face à l’inéluctable bouleversement pré-capitaliste en cours. Quoi de mieux alors que de le symboliser par la présence inoffensive du cartographe faisant de la toponymie un effacement muet et doux des choses trop petites et commercialement inutiles pour être jugées dignes d’être représentées. Le pré aura donc un nom, une position, sera mesuré et délimité, mais connaissons-nous réellement tout ce y pousse ? Pour la carte, c’est de l’herbe pour les futurs moutons et puis c’est tout.
Au travers du caractère apparemment inoffensif d’une simple carte, de ses jolies couleurs et du sourire, sincère, de celui qui la conçoit, ART nous rappelle que la modernité mercantile, sa soif de profit n’a pas forcément besoin d’être spectaculaire et violente pour s'imposer. Nouveau seigneur par les lois de l’héritage, maître Jordan, suffisamment habile pour exploiter les ressorts de la docilité et de la lâcheté, n’aura même plus besoin des villageois pour arriver à ses fins : qu’ils restent ou qu’ils partent, leur destin est de finir exploités, tôt ou tard.