Adrián García Bogliano nous plonge, avec Here Comes the Devil, dans une atmosphère sombre et étouffante, flirtant avec le surnaturel et la terreur psychologique. L’idée de départ est aussi prometteuse que dérangeante : un couple perd ses enfants lors d’une randonnée, et ceux-ci réapparaissent le lendemain… changés. Malheureusement, malgré un univers inquiétant et une envie de déstabiliser, le film finit par trébucher sur ses propres ambitions.
L’un des principaux écueils du film réside dans la caractérisation de ses personnages. Pourtant, la cellule familiale est au cœur du récit, et tout repose sur sa progressive désintégration. Félix et Sol, les parents, sont incarnés avec un certain investissement, mais sans réelle profondeur. On comprend qu’ils sont dépassés, rongés par la culpabilité, mais leur évolution reste superficielle.
Sol, la mère, est sans doute le personnage le plus intéressant. Elle incarne la figure maternelle inquiète, puis paranoïaque, de plus en plus convaincue que ses enfants ne sont plus vraiment eux-mêmes. Sa détresse monte crescendo, et l’on sent une volonté de construire une femme forte qui bascule dans l’obsession. Malheureusement, ses motivations manquent de nuances, et son basculement est trop brusque pour être crédible. On aurait aimé la voir davantage confrontée à des dilemmes moraux ou à un conflit intérieur plus explicite.
Félix, le père, est plus en retrait. Son rôle se résume souvent à suivre Sol dans ses soupçons ou à les minimiser. Il est l’archétype du père sceptique, dépassé par les événements, mais son inertie frustre. À aucun moment il ne semble vraiment incarner une volonté propre ou se heurter à ses contradictions, ce qui rend son personnage assez fade.
Les enfants, quant à eux, sont traités davantage comme des vecteurs d’étrangeté que comme des individus. Leur comportement étrange fonctionne sur le plan de l’ambiance, mais on reste sur notre faim : ils sont peu explorés psychologiquement, ce qui amoindrit la puissance dramatique de leur transformation. En faire des coquilles vides peut avoir un sens (si l’on part du principe qu’ils sont « possédés » ou remplacés), mais cela prive aussi le spectateur d’un lien émotionnel fort avec eux.
Les personnages secondaires, comme le chauffeur de taxi ou les figures étranges croisées dans les collines, jouent le rôle de symboles ou d’indices narratifs plus que de véritables acteurs du récit. Ils renforcent l’atmosphère mystique, mais n’apportent pas de contrepoids ou de perspectives nouvelles sur les événements. Cela donne l’impression d’un monde peuplé de silhouettes plutôt que de personnages vivants.
Le film tente de jouer sur un terrain glissant : celui de l’horreur qui naît de la perte de repères et du doute intime. Pourtant, ce potentiel est parasité par une surenchère de scènes choquantes, qui, au lieu de servir le propos, le diluent. Les actes violents et sexuels, parfois très frontaux, manquent de justification narrative et apparaissent davantage comme des provocations gratuites que comme des éléments véritablement ancrés dans l’angoisse psychologique des personnages.
Le dernier acte tente une relecture des événements en introduisant un doute plus métaphysique : les enfants étaient-ils encore humains ? La possession est-elle réelle ou symbolique ? Ce retournement aurait pu sauver le film en lui donnant une profondeur supplémentaire, mais le traitement reste trop peu préparé. Les personnages ne traversent pas de véritable arc narratif, si bien que la fin semble plus confuse que poignante.
Avec Here Comes the Devil, j’ai eu l’impression d’assister à un cauchemar qui aurait pu être viscéral et marquant, mais qui reste trop abstrait, trop désincarné. Il y avait matière à explorer des personnages en proie à des dilemmes moraux intenses, à questionner la nature du mal, la peur parentale, la psyché enfantine. À la place, on assiste à une série d’événements dérangeants, parfois efficaces, mais souvent gratuits.
Ma note de 5/10 traduit cette frustration : je reconnais des idées, une audace certaine, une ambiance parfois bien sentie, mais le film manque de chair, d’émotion et d’empathie. C’est une descente aux enfers qui, faute de visages réellement incarnés, peine à nous faire frissonner jusqu’au bout.