Et voilà, ce qui devait arriver arriva. La lente dégénérescence, les premiers signes de sénilité. 35 ans après son pamphlet "Do the Right Thing" qui laissait malgré tout le champ libre à de nombreux discours complémentaires, Spike Lee en est réduit à nous asséner dans "Highest 2 Lowest" une fiction terriblement moraliste et peu inspirée. Tout cela en essayant autant que possible de ne pas tenir compte du fait qu'il s'agit d'une nouvelle adaptation de "Rançon sur un thème mineur", le roman sur lequel Kurosawa se basa pour réaliser son merveilleux "Entre le ciel et l'enfer".
Le charisme de Denzel Washington et l'implication de Jeffrey Wright (à des années-lumière de la semi-réussite "American Fiction", pour évoquer un autre regard sur la réussite et l'hypocrisie de l'époque contemporaine) n'y changent rien : cette histoire de riche producteur de l'industrie musicale réalisant soudainement que tout ne s'achète pas — corollaire : certains prix à payer ne se chiffrent pas en dollars — vacille profondément sous le poids de son scénario archi programmatique, alignant les dilemmes moraux sur le chemin du protagoniste comme les petits cailloux du Petit Poucet. Tout le film se déroule sous le prisme d'oppositions binaires paresseuses, riche contre pauvre, cadre contre chauffeur, vieux contre jeune, bon musicien contre mauvais musicien, rapport sain à l'argent contre cupidité, etc. Pour sa première partie, Spike Lee reprend presque littéralement les prémices de "Entre le ciel et l'enfer" en transposant l'histoire de kidnapping raté à New York — le coup des kidnappeurs qui confondent la personne à kidnapper simplement parce que deux jeunes ont échangé un bandeau, autant ne rien préciser du tout honnêtement. Tous les poncifs du genre sont étalés devant nous, jusque dans la résolution finale avec les principaux intéressés se faisant justice eux-mêmes, détenteurs d'informations que la police ignore.
Plutôt que de passer autant de temps sur des inepties anecdotiques du genre les vieux pigent rien à TikTok et les jeunes ne savent plus qui est Michael Jordan, Lee aurait mieux fait d'allouer son temps de cerveau disponible à gommer la dimension effroyablement moralisante de son film. Histoire d'aller un peu plus loin que "il ne faut pas perdre son âme face à l'appât du gain" et "n'oublie pas d'écouter ce que ton enfant a à dire"... Très peu de place à la musique malheureusement, un comble étant donné le sujet. On ne retiendra au final qu'une séquence tendue dans les rues newyorkaises sur fond de festival de musique portoricaine et une séquence (qui aurait pu être réussie) de confrontation à travers la vitre d'un studio d'enregistrement, entre victime et ravisseur, où les paroles de chanson que les deux se lancent deviennent des balles au sens figuré puis au sens propre.