Une partie de hockey en famille sur l'autoroute, des jeux dans le bain, une gaieté de tous les plans : la famille Fenouillard a trouvé son bonheur au bord d'un tronçon d'autoroute resté en plan depuis dix ans. Il y a le couple parental Marthe et Michel (Isabelle Huppert et Olivier Gourmet), complice et foldingue, et puis leurs trois enfants : Judith (Adélaïde Leroux), qui passe ses journées en maillot de bain la clope aux lèvres dans un transat en écoutant du métal, Marion (Madeleine Budd), adolescente au fort Q.I. mal à l'aise avec son corps, enfin Julien (Kacey Mottet Klein), blondinet plein de vitalité. Une famille qui, si elle s'insère tout de même dans la société (Michel travaille, Marion et Julien vont à l'école), a choisi de vivre dans sa marge.
Mais la société, un jour, déboule devant sa fenêtre : les travaux reprennent, rapidement s'achèvent. Ursula Meier traite l'événement avec une belle sécheresse : les équipes avancent tels des bulldozers sans un regard pour la maison et Judith ne bronche pas lorsque toutes les affaires restées sur le bitume sont rapatriées dans le jardin. La vie de la famille, rythmée par les lessives "blanc ou couleurs", change à peine. Pour Marthe, pas question de bouger, de "tout recommencer à zéro" : c'est une résistante. Elle et sa fille Judith restent en permanence vissées à leur lieu de vie. On s'adapte : il faut envoyer le goûter à travers les voies, emprunter un sombre passage souterrain pour passer d'un côté à l'autre, attendre la nuit noire pour faire traverser le nouveau congélateur acheté par Michel. Le récit verse dans le cocasse, lorsqu'un grand embouteillage borde la maisonnette, rappelant le célèbre film de Comencini. L'autoroute semble la seule perspective pour cette famille : la radio ne parle que de ce nouveau tronçon et l'on ne verra rien d'autre que ses abords. Personne ne tiendrait plus de quelques jours avec ce vacarme permanent à quelques mètres de sa maison. C'est tout le sel de la situation.
Et puis, alors que Michel travaille et que Marthe, Marion et Julien sont partis pique-niquer, Judith disparaît. On devine qu'elle s'est laissée tenter par un automobiliste, hypothèse qui sera confirmée à la fin du film. Tout, alors, commence à se détraquer : la pudique Marion se dénude à la surprise générale, son petit frère prend de plus en plus de risques, la radio ne fonctionne plus. Une nervosité s'installe, que ce soit chez Marion et Julien qui s'inquiètent de l'impact du flot de voitures sur leur santé ou chez Michel, de plus en plus irascible. Un soir, il décide de partir, versant dans la violence, mais il se heurte au bloc de granit que constitue Marthe, amalgamé à Marion et Julien. Michel recule. Reste une option : murer la maison, l'isoler pour échapper au vacarme permanent de l'autoroute.
Emmurée, la famille le devient aussi psychologiquement. A l'intérieur de cet antre, c'est la décadence : Julien mange crue la boîte de cassoulet entr'aperçue au début du film, le congélateur est débranché, les déchets jonchent le sol. On pense au terrible brulot de Michael Haneke, Le 7ème continent. Sans toutefois la même efficacité : cette partie traîne en longueur, peinant à captiver. Ursula Meier a choisi de clore son film sur une note d'espoir, Marthe ouvrant une brèche dans le blockhaus pour que toute la famille retrouve la lumière du soleil.
Peut-on choisir de vivre à la marge quand on est une famille ? Le Captain Fantastic de Matt Ross répondra, à sa façon, à cette question. Le film d'Ursula Meier met bien en valeur la toxicité de la société contemporaine qui n'est que mouvement. Comme les vaches, cette petite famille regarde toute la journée passer ceux qui se déplacent vers un but. Son but à elle est l'immobilité dans un état de plénitude. Un Eden à défendre, ce qui suppose une imperméabilité au monde extérieur (impact des particules fines, du bruit, tentations représentées par l'inconnu) qui semble vaine. La solution, semble nous dire la réalisatrice suisse, n'est sans doute pas de se murer dans une forteresse où la vie ne peut plus passer.
Le sujet était assez beau mais son traitement déçoit un peu, faute de parvenir à faire vivre cette petite communauté figée dans son choix radical. Sans doute était-ce le sujet, mais cette sorte originale de huis clos trouve ses limites : accrocheur au début, le film s'étiole dans son dernier tiers. L'ensemble reste toutefois sympathique.
6,5