Pour commencer, je ne vous referai pas l’article sur Antoine Pellissier, alias Dr Gore, médecin généraliste le jour et réalisateur amateur de films gore bis et underground le reste du temps. Si vous voulez en savoir plus, je vous invite vivement à regarder le très bon documentaire Dr Gore de Pauline Pallier ou à lire cette petite mais si brillante critique. Sorti en 2021 après pas moins de treize années de tournage, Horrificia est le second volet d’une trilogie débutée avec Maléficia et qui s’achèvera peut-être un jour avec un troisième et hypothétique dernier opus, pour peu que Pellissier trouve le courage et la passion de le faire. Si l’on excepte son tout premier film, aujourd’hui invisible, intitulé Les Proies du mal qui durait 172 minutes, Horrificia est le second long-métrage d’Antoine Pellissier après des œuvres à la durée plus modeste de moyens métrages (Folies Meurtrières). Pourtant, celles et ceux qui connaissent un peu les films de Pellissier savent que l’aspect très amateur et fauché de ses productions fait que, comme pour l’âge des chiens, il faut parfois multiplier par sept le temps ressenti ; de quoi craindre un peu, et à raison, les 110 minutes d’Horrificia.
L’histoire du film Horrificia est à la fois simplissime et un peu bordélique, mais on a l’habitude puisque les films d’Antoine Pellissier ne brillent généralement guère de par leur écriture. Il est ici question d’un grimoire maléfique, d’une malédiction vieille de 650 ans, de la résurrection du diable, de politiques importants qui fêtent Halloween dans un château médiéval, d’un couple qui collecte des cœurs pour réveiller un esprit endormi, le tout avec un peu de morts-vivants et le passage d’une comète en bonus.
Sans surprise, 110 minutes d’Antoine Pellissier, quand bien même on regarde le film avec toute l’affection que l’on porte au bonhomme, à sa passion et à son abnégation, c’est sacrément long. Dès la toute première scène avec un Gandalf de Jour de fête sur fond vert dégueulasse, débitant la légende qui va servir de fil ténu au scénario, on sait qu’on s’embarque dans une aventure hardcore de cinéma Z. Alors effectivement, c’est très long et, même si le film reste globalement assez rythmé, on joue souvent de la télécommande pour savoir combien de temps il reste à tenir; j’ai même failli abandonner à mi-parcours en me disant que j’allais en garder un petit peu pour le lendemain. Antoine Pellissier se définissant lui-même comme pornographe du gore, on sent une nouvelle fois que s'il s’éclate à filmer avec une gourmande complaisance les séquences horrifiques, pour le reste, il a franchement moins le mojo. À noter quand même une scène de baston entre chevaliers émaillée de séquences gore pas trop mal foutues, même si visuellement on reste plus proche de la fête médiévale de province pour touristes que d’Excalibur. Le plus gros souci, c’est peut-être qu’une fois sorti des scènes bien gorasses, il faut diriger les comédiens et faire avancer l’histoire ; et à ce niveau là, on sent que Pellissier est généraliste et pas du tout spécialiste. Le casting amateur est plus que moyen, allant du médiocre dans le meilleur des cas au carrément catastrophique. Et même si le film s’amuse, à l’évidence, du surjeu et du non-jeu de ses apprentis comédiens et comédiennes, et que jamais Pellissier ne semble dupe de l’aspect Z de sa direction d’acteurs, l’humour qui s’en dégage n’est pas forcément volontaire, y compris pour ce bon vieux Lloyd Kaufman qui surjoue en français dans le texte une sorte de grand prêtre sataniste. Après, même si le casting est assez mauvais, certains personnages m’auront tout de même bien fait rire, comme le duo Ugatorus et Adeline dont le cabotinage de méchants de cartoon est assez amusant. Le film est également truffé de mauvaises idées et de séquences complètement WTF, comme l’introduction de cette bande de politiques (déjà, pourquoi ces politiques ??) qui fêtent Halloween dans le jardin d’un pavillon de banlieue en tuant des gens avant que, pirouette cacahuète, on nous montre que ce ne sont que des effets spéciaux pour s’amuser. À noter aussi cette fin qui n’en finit pas, qui devient une sorte de délire méta de film dans le film avec de pauvres séquences vaguement érotiques ridicules, et qui sont loin de conclure en beauté un film déjà souvent pénible à regarder.
Mais bon, Horrificia n’a fort heureusement pas que des défauts rigolos et/ou rédhibitoires, et le film est déjà conforme à ce que l’on pouvait espérer en matière de gore underground, hardcore et bien craspec. Si vous commencez le film avec un sachet de pop-corn, gardez-le sous le coude : il pourrait vous servir de sac à vomi le moment venu. Les deux stars du film sont clairement, pour moi, Grégory Beauvais et David Scherer, responsables des maquillages et effets spéciaux, qui nous offrent un spectacle certes bien peu ragoûtant mais très efficace de gore extrême qui tache, et ceci malgré l’évidente étroitesse de leurs moyens. Car attention, Horrificia est un film extrême et ultra-violent avec un gore artisanal mais très organique et viscéral, capable parfois de vous retourner l’estomac. Dans une mécanique un peu répétitive, les différents personnages se retrouvent torturés avant que l’on ne vienne leur arracher le cœur dans une succession de séquences hardcores qui évoquent les pires heures de l’Inquisition. Décapitations, éventrations, trépanation, mutilations, flagellation, énucléation, scarification, éviscération, incinération et des tas d’autres trucs en -ION viennent compléter plein de machins en -MENT comme empalement, écrasements, démembrement, égorgements ou écartèlement. On oubliera aisément quelques effets perfectibles de bras en mousse, de latex qui se décolle et de prothèses en plastique pour célébrer l’excellent boulot niveau gore, avec quelques séquences marquantes qui n’ont pas à rougir de la comparaison face à des films bien mieux lotis financièrement, comme une hallucinante scène de scalpage et de trépanation ou une jeune fille brûlée vive avec de très chouettes effets de maquillage.
La troisième vedette du film est incontestablement Élisabeth Pellissier, femme du réalisateur, qui semble être tout aussi azimutée que son mari (le fiston, plus discret, s’occupe de la musique). Mélange d’Elvira et de la tortionnaire Ilsa, le tout avec un accent espagnol à couper à la tronçonneuse et un jeu d’actrice catastrophique, Élisabeth Pellissier est souvent hilarante à rouler des yeux comme une forcenée tout en cabotinant comme un beau diable. Mais l’apprentie comédienne est surtout admirable de dévouement vu les horreurs immondes et dégueulasses que son mari lui fait jouer. Déjà, le personnage a une furieuse tendance à lécher goulûment tout ce qu’elle trouve dans une attitude mi-salace, mi-gourmande qui m’a rappelé quelques films inavouables que je regardais adolescent. Le sang, les blessures, les cœurs arrachés, un cerveau tout chaud léché comme une boule de glace... Le personnage d’Adeline tire tellement souvent la langue que j’ai eu l’impression que c’était un running gag. Mais parfois, ça va tellement loin que le rire s’étouffe dans une sorte de remontée gastrique proche d’un petit vomito des familles, comme lorsque Madame Pellissier croque dans des tripes et des abats à pleine bouche, aspire des vers de terre vivants comme des spaghettis tout en suçant des queues de souris qui lui courent sur le visage. Monsieur Antoine Pelissier est donc attendu chez le psychanalyste avec son confrère Gaillard (private joke !). En tout cas, avec Horrificia, Antoine Pellissier confirme que son gore n’est pas fun et attractif, mais bien méchant et vomitif, et que la radicalité de ses films n’a d’égale que l’extraordinaire singularité du personnage.
Voilà, Horrificia s’adresse à un public très, très restreint d’amateurs de bizarreries hardcore et underground, capables de voir au-delà de l’aspect ultra-Z d’un film pour célébrer la passion de son créateur. C’est objectivement et cinématographiquement très mauvais, c’est presque deux fois trop long, ça flirte plus souvent avec le nanar des familles qu'avec le bis respectable, mais que voulez-vous : ce bon Docteur Gore reste un bien sympathique énergumène dont les repas de famille doivent valoir leur pesant de cacahuètes.