House
7
House

Film de Nobuhiko Ôbayashi (1977)

Support: Bluray


Le constat au bout de dix minutes de film est un tonitruant : Nani ?!


Cast, cadrage, musique, ton, thématiques, temporalité, ellipses, flashbacks, montage, quatrième mur, transitions, effets, acting, langage, accélérations… Tout semble décousu. Une entrée en matière déstabilisante tant on est loin des codes habituels du cinéma, nippon ou non. Et pourtant on s’habitude une fois que l’on a lâché le morceau et accepte d’être bringuebalé dans tous les sens. La singularité d’une œuvre riche, trop riche, qui ose tout, nous porte alors durant 1h20 de folie furieuse. Et pourtant, derrière l’apparent fatras qui ne cesse de surprendre, il y a un fond qui point. Entre deux trucages aussi ridicules qu’ils sont géniaux, on a le droit a un aperçu de la psychée de Nobuhiko Ôbayashi.


Mais revenons à la genèse du film. La Toho, envieuse du succès Outre-Pacifique (si on se place sur l’archipel) de Jaws, cherchait à exploiter le filon et à avoir son propre monstre. Mais pas une pâle copie à la Orca, quelque chose qui s’inscrirait dans le folklore japonais. Débarque alors Ôbayashi, pubard qui connaissait un certain succès, et qui, selon la légende, aurait écrit le script de House sur une idée de sa fille de onze ans : “Je serais terrifiée si mon reflet sortait du miroir pour me dévorer”. Ce ne serait pas un requin, mais une maison. Malheureusement, la Toho refuse de produire le film suite à la lecture du scénario, le trouvant trop délirant. Le cinéaste commence alors à travailler sur un manga et une pièce radiophonique qui rencontrent le succès à leur sortie. Le film peut alors être produit, et Ôbayashi est embauché à la réalisation, une première dans l’histoire du studio qui n’a jamais donné la main à une personne extérieure à son système.


Une première également car House est un teen movie, genre jusqu’alors inexistant au Japon. Un genre qui se révèle central à ce que veut raconter le film. Les sept personnages sont nommés par leur fonction (trope que l’on retrouvera dans les jeux de Hideo Kojima), et sont donc complètement archétypaux. Ils sont pourtant membres d’une génération qui s’inscrit en faux par rapport à la précédente, ne comprenant pas le revirement soudain des mœurs qui a résulté de la capitulation japonaise vingt ans plus tôt. Les traditions, le folklore, les valeurs : tout un monde qui a disparu, soufflé par les explosions atomiques. Nos héroïnes parlent de la guerre comme d’une époque trop vieille pour être tangible, alors qu’un flash-back revenant au film muet est commenté en temps réel. Elles sont l’amnésie d’une jeunesse post-guerre qui se fait dévorer par la culture occidentale. Elles n’ont plus les repères d’antan, la capacité de se défendre, et recrachent sans comprendre ce qui se déversent en elles via leur télévisions, leur radios. Des proies faciles.


Et pour appuyer son propos, c’est toute l’histoire du cinéma que retrace Ôbayashi dans son film:

  • L’ouverture sur un hommage au cinéma muet expressionniste allemand.
  • Des peintures de décors de mélodrames américains (Gone with the Wind et consorts) et une esthétique publicitaire s’emmêlent dans un factice volontaire.
  • Les matte paintings de la gare viennent rappeler les mégalopoles de Hitchcock tandis qu’un travelling compensé cite Vertigo.
  • Les saturations de couleurs criardes évoquent la naissance du Technicolor.
  • Un magazine figurant les monstres d'Universal qui prend peu à peu une place prépondérante dans le cadre, signifiant l’héritage dans lequel veut s’inscrire House, tandis que le mythe de Dracula est revisité : le vendeur de pastèque de mauvais augure, le manoir perché sur la montagne, le vampire dans le miroir, la jeunesse éternelle par l'absorption…
  • Des références à la Nouvelle Vague française pointent le bout de leur nez
  • Les dernières scènes font appel à des images psychédéliques qui font écho aux expérimentations de la télévision anglaise d’alors.

Soixante années de cinéma mondial sont convoquées pour narrer l'engloutissement de la culture nippone qui a capitulé, tout en signant une lettre d’amour de Ôbayashi au septième art.


Mais le cinéaste n’est pas en train de faire l’apologie du Japon d’avant-guerre. Il ne fait que constater, avec une inventivité qui dépasse le simple cadre de l’expérimental. Il est lui-même un enfant du conflit, et n’en comprend que trop bien l’impact. Issu d’une famille de médecins, c’est sans doute la destinée qu’il aurait connu si son monde n’avait pas été ébranlé. Mais pour lui, médecine et cinéma mènent le même combat. Le jour où les hommes n’auront plus de besoin de se faire soigner, où la misère ne sera plus et l’insouciance sera maître, alors les films n’auront plus besoin de raconter quoi que ce soit.


Une utopie sans cinéma, c’est au moins aussi étrange que House.


Créée

le 2 oct. 2024

Critique lue 17 fois

Frakkazak

Écrit par

Critique lue 17 fois

D'autres avis sur House

House

House

7

real_folk_blues

le 22 nov. 2013

Suivre

La deuxième maison sur la gosse...

Ah ça c’est sûr, ça plaira pas à tout le monde. Train fantôme filmique, objet barje, bariolé, au-delà du baroque, bancal dans ce que cela implique de plus attachant, tour à tour bon enfant et...

House

House

9

Raoh

le 21 nov. 2010

Suivre

Maison psychédélique et chat hanté.

Ayant vu de nombreuses éloges sur ce film apparemment avant garde, je me suis jeté dessus pour voir ce qu'il en était véritablement de mon point de vue. Eh bien quelle claque ! J'ai été frappé dès...

House

House

6

Moizi

le 25 oct. 2014

Suivre

Je reprendrai bien un peu de LSD avec mes extas !

Un a un petit mélange teen movie, film d'horreur et expérimental le tout à la sauce japonaise qui est intéressant sur le papier, mais en pratique je suis resté en dehors du truc. Sans doute car je ne...

Du même critique

Hollow Knight

Hollow Knight

10

Frakkazak

le 15 oct. 2019

Suivre

Waky Hollow : La légende du scarabée sans âme

J'avais commencé une partie en début d'année, et avait lâché l'affaire par frustration, ayant perdu tous mes geos dans une zone que je trouvais imbuvable (Soul Sanctum) après 3-4h de jeu. Mais devant...

Captain America: Brave New World

Captain America: Brave New World

2

Frakkazak

le 10 mars 2025

Suivre

Mou, Moche et Puant

Il était couru d’avance que Brave New World serait une daube. De par la superhero fatigue qu’a instauré la firme de Mickey par l’amoncellement de produits formaté sur les dix-sept dernières années...

Assassin's Creed: Mirage

Assassin's Creed: Mirage

4

Frakkazak

le 10 oct. 2023

Suivre

Mi-rage, mi-désespoir, pleine vieillesse et ennui

Alors qu’à chaque nouvelle itération de la formule qui trône comme l’une des plus rentables pour la firme française depuis déjà quinze ans (c’est même rappelé en lançant le jeu, Ubisoft se la jouant...