Premier film de la réalisatrice mexicaine Michelle Garza Cervera qui n’avait jusque-là à son actif qu’une demi-douzaine de courts métrages et le segment « Vitriol » de l’anthologie Mexico Barbaro II (2017), Huesera se traine une jolie petite réputation. Quatre victoires pour dix-sept nominations aux Ariel Awards, les Oscars mexicains, ou encore Prix du Meilleur Film au Festival International du film de Sitges, et au total, ce sont pas moins de 13 victoires sur 31 nominations dans les Festivals par lesquels cette coproduction entre le Mexique et le Pérou est passée. Disponible en combo blu-ray / DVD chez Extralucid Films, nous avons décidé de voir ce que Huesera a sous le capot et, force est de constater qu’on tient là une bobine des plus intéressantes.
Le titre est tiré du folklore de La Huesera, une mystérieuse figure féminine qui parcourait le désert à la recherche d’ossements. On dit qu’elle préférait ceux des loups. La Huesera assemblait alors un squelette complet, avant de lui chanter une chanson. Sa chanson finissait par ramener la créature décédée à la vie, lui accordant la liberté de parcourir à nouveau les plaines. L’ambiance du film est intéressante, à mi-chemin entre le fantastique discret, l’angoisse psychologique et le body horror léger, sans jamais ne verser complètement dans l’un des trois. Huesera préfère un suspense subtil et une tension qui monte crescendo plutôt que de succomber à des jumpscare putassiers et/ou au gore facile. La mise en scène est léchée, la photographie est réussie et très réfléchie, avec un motif de toile d’araignée qui se répète régulièrement dans le décor, et même une vraie araignée le temps d’un plan, comme pour symboliser l’enfermement dans lequel le personnage de Valeria se trouve. Les lumières parfois pastel (rose, jaune, vert) créent un joli contraste avec les peurs intérieures de cette dernière. On notera également un très joli travail sur la bande son, avec ces craquements d’os omniprésents, renvoyant aux cassures intérieures de Valeria, également là aussi pour créer une sorte de malaise, autant que celui que ressent notre protagoniste lorsqu’elle se met à frénétiquement se faire craquer les doigts. L’ensemble est au service d’un film clairement féministe, et même LGQBT de par son traitement de l’homosexualité, l’ennemi d’une société hétéronormée certes, mais avec des personnages queer qui sont clairement les personnages forts du film, quel que soit leur âge. La critique sociale est savamment diluée, le regard sur la maternité moderne est glaçant, jusque dans l’esthétique du film très soignée, aussi bien visuellement qu’au niveau sonore.
Natalia Solian (Personne n’est obligé de me croire) est tout simplement géniale dans le rôle de cette femme qui refoule ce qu’elle est réellement. Son interprétation est pleine de finesse et on arrive à réellement ressentir la douleur, les doutes et la révolte de son personnage, un personnage ambigu à plus d’un titre. D’ailleurs, aucun personnage n’est ni tout blanc, ni tout noir, à l’exception du mari, interprété par un Alfonso Dosal (la série Narcos : Mexico) plutôt crédible, qui représente la neutralité et l’impuissance dans cette histoire. Dommage que, à l’exception de Valeria, les personnages ne soient pas un peu plus approfondis car leurs motivations restent parfois un peu floues, à commencer par la nature exacte de l’entité qui se manifeste au travers de visions de Valeria. On pourra reprocher à Huesera d’être un peu trop long à démarrer. Certes, il met en place ses éléments fantastiques rapidement, et on comprend que, s’il nous fait mariner, c’est pour bien souligner la folie qui s’empare petit à petit du personnage principal, mais le rythme s’en retrouve pour le coup impacté et la longue première moitié pourrait perdre quelques spectateurs en cours de route. On regrettera également que le personnage de la tante, certes secondaire, ne soit pas suffisamment développé alors qu’il est clairement central au récit et qu’il aurait pu aussi bien accentuer l’aspect horrifique du film que les thématiques centrales du film, à savoir les attentes imposées par la société à la femme enceinte, mais donc aussi l’homophobie intériorisée et toutes les normes hétéronormées qui pèsent sur le personnage central. Au fur et à mesure que le film avance, on comprend que le personnage de Valeria ne vit pas la vie qu’elle voulait. Elle évolue dans une vie traditionnelle, parce que la société mexicaine veut ça, mais ce n’est pas la vie qu’elle voulait. Dès lors qu’elle est rongée par les pressions familiales et sociales liées à la maternité, dès lors qu’elle retombe sur son amour de jeunesse, Valeria subit des visions horrifiques de personnes désarticulées et au visage flou.
Bien qu’imparfait, Huesera est un film des plus intéressants. A la fois fable contemporaine engagée pleine de métaphores et expérience sensorielle qui pourra dérouter, les amateurs d’horreur psychologique devraient apprécier.
Critique originale avec images et anecdotes : https://www.darksidereviews.com/film-huesera-de-michelle-garza-cervera-2022/