Juste le vertige causé par une abyme sans ombre

Il n'y aura plus de nuit est un documentaire constitué d'images d'archives militaire ayant fuitées sur le net. Des images d'hélicoptères enregistrées par les tireurs durant la guerre du Golf.
Tout le film n'est que question sur le regard, celui des assaillants, celui des assaillis, celle de la réalisatrice mais aussi le notre.


Le regard du tueur, celui du pilote. Le film débute par se regard, il nous l'explicite. Sur comment il est entraîné à bien voir en suivant une voiture. Sur les implications d'un tel regard, car comme si bien dit dans le film celui qui regarde c'est celui qui tue. Mais aussi sur ce qu'implique ses images pour eux. Avec une courte séquence explicitant le syndrome post-traumatique qui peut ne jamais survenir. Tout comme il peut resurgir des années après, en civil tranquillement dans son salon. Le film pose la question du rapport au militaire sur ce qu'on voit, sur les questionnements de ces pilotes sur ce qu'ils voient, ce qu'ils doutent. Comment distinguer une AK-47 d'un râteau ? Comment déterminer si la personne qui court dans ce champ et qui revient est un civil ou un djihadiste ? Le doute de ces soldats le film le fait ressentir. Car si il commente en montrant une séquence plusieurs fois nous faisant comprendre que ces militaires ont fait une erreur et ont tués un innocent. Quasiment toutes les autres séquences resteront mutiques sur ce sujet. Quand ils tuent on ne sera jamais si c'est à raison ou non.


Le regard des victimes aussi est questionné. Et plus généralement sur cette guerre au rapport de force inimaginable tant l'écart est énorme. D'un côté l'on ne sait pas si l'hélicoptère nous regarde sachant que nous même on ne le voit pas, et de l'autre il observe sans relâche tout ce qu'on fait. Aucune cachette n'est possible, aucune fuite n'est envisageable. Comme dans cette séquence où l'on voit quelqu'un fuyant le plus loin possible les explosions, sauf que le regard que l'on a le scrute et le met au milieux de l'écran. Il ne sait pas qu'il n'a en réalité aucune chance.
Mais dans le reste et dans certaine intervention de la voix off on nous explique et l'on voit comment ils réagissent. Ils ne bougent pas, sauf en cas d'explosions et encore. Il y a comme une résiliation de la guerre. Comment savoir que c'est nous qu'on regarde ? Comment échapper à ce genre de chose ? Le mot pour ces deux questions est impossible, de savoir et d'y échapper.


Et là viens le questionnement de notre regard. Comment nous on regarde ses images, dans notre fauteuil. Où l'on voit la mort tranquillement installé. Où l'on voit ses images infrarouges qui il faut bien se l'avouer sont fascinantes de beauté. Il y a un rapport de fascination et de répulsion sur ce genre de chose.
Mais il y a autre chose dans le film qui finit de planter le clou sur les questionnements qu'il met en scène sur ce regard, ce sont les interventions de Pierre V. Ancien pilote militaire français qui a discuter avec la réalisatrice sur ces images. Il permet un recul sur ce que l'on voit, sur le fait qu'on ne peut pas comprendre ces images. Nous ne sommes pas militaire, ni en intervention. En sortant de la salle on est alors troublé sur ce que l'on doit penser de ce qu'on vient de voir. Est-ce justifié ? Pouvons-nous juger ? Comprendre ?


Je terminerai juste par deux petite choses, déjà je sais que j'ai été assez évasif sur la description du film. Car il me semble que le film est court mais regorge de scènes qui resteront en tête bien après le visionnage. Sur les multiples questions qu'elle pose au spectateur. J'aimerais néanmoins en décrire une, on voit une intervention de déminage. On ne sait pas si ce sont des alliés ou des ennemies. Puis là une explosion, les pilotes choqués ne sachant que dire si ce n'est des phrases en boucles. Et puis là plus rien, on regarde comme eux et on ne voit rien. Pas un corp, pas de vêtement, même de morceaux de chair. Rien. Et là vient une réponse de Pierre V. d'une question de Eléonore, a-t-il déjà vu la mort ? Et il répond non. La distance que les pilotes ont et de facto que l'on a sur ces morts font poser la question, avons-nous vu la mort ? Cette distance physique et technologique et la tangibilité et la véracité du documentaire sur ces morts rendent alors ces images encore plus énigmatiques. On voit tout et pourtant on ne voit rien.
L'autre point est sur la poésie du film, car même si le film est assez lourd il y a des moments de flottements comme quand un pilote observe des enfants afghans joués. Je l'ai déjà dis mais les images aussi participe à cette poésie visuelle. Tout semble si peut tangible, si irréel. Et pourtant c'est bien là.
Je n'ai pas dit toute les réflexions que le film pouvant apporté, en l'explicitant par lui même ou juste en réfléchissant sur ce que l'on voit. Que ce soit la vie après la guerre, une guerre interminable, sur le regard continu, les avancés technologique avec notamment une séquence finale vertigineuse. Mais tout cela participe à un caractère intangible du film, comme si l'on essayait de comprendre ce que l'on voit sans pouvoir y parvenir. C'est l'une des plus grande proposition de cinéma de l'année, si vous pouvez c'est un film à voir.

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