Je voulais laisser un avis sarcastique, mais je vois de surprenantes critiques négatives [n.1] et serai plus direct.
(Et—ô ironie—encore une fois sans le planifier, je me retrouve à publier une critique! après un silence de plusieurs années.)
Pour moi, le film relate l'épopée (comique) de trois jeunes filles particulièrement stupides. Je ne l'ai pas pris comme un drame social moraliste sur l'absence de communauté de valeurs entre les adolescentes et leurs parents etc., mais plutôt comme une exploration d'une semaine importante (négativement, et par leur propre faute) dans la vie de ces trois lycéennes «meilleures amies pour la vie». C'est peut-être contraire à l'intention de la réalisatrice, qui avait un constat douloureux à montrer (et d'ailleurs, ça a tellement bien marché que l'audience russe l'a largement rejeté), mais pour moi le sens commun dicte que la plupart des lycéennes étaient différentes en 2007-2008 de celles montrées dans ce film; même en Russie.
Que dire des événements dépeints? Je ne peux m'empêcher de penser que les jeunes filles ont en partie mérité ce qui leur est arrivé; fallait agir avec moins de stupidité, l'âge et l'environnement n'excusent pas tout. J'ai vu certains dans des critiques sur IMDb évoquer le concept d'«identité négative», c'est-à-dire celle où un individu (surtout en formation) se définit par rapport aux autres et non par ses qualités inhérentes (quoique ces jeunes filles en aient une très marquée: la stupidité). Je découvre ce concept, très intéressant. Dans ce film, ce me semble pertinent (le désir d'être bien vues socialement dicte leurs actions et surtout réactions—stupides) mais regrettablement poussé à l'extrême pour des raisons dramatiques, ce qui à mon sens nuit au parti affiché de «réalité vraie» rompant avec le «romantisme habituel». C'est plutôt du naturalisme de caniveau, de la чернуха [n.2] glorieuse, ramenée sur le grand écran après les abondants déversements stercoraux de la fin des années 80 et du début des années 90.
Katia, qui dans la dernière scène envoie ses parents se faire foutre (insulte ultime selon mes normes) et énonce la phrase «tout le monde mourra, je resterai» est particulièrement affectée par cette dramatisation: à la maison, son père la bat (on ne le voit qu'une fois, mais probablement il le fait régulièrement; cependant ensuite il arrête (provisoirement?)), elle quitte la classe en plein cours, fugue, se fait trahir par ses meilleures amies stupides (le lendemain même de leur «pacte de fidélité» ridicule) puis, restée sans soutien et enfermée à la maison (son père a barricadé la fenêtre de sa chambre par laquelle elle fuguait, moment sans doute délibérément comique), se rapproche d'une autre jeune fille, gentille et fort naïve, l'utilise pour aller à la discothèque (et l'abandonne aussitôt, autre preuve de stupidité), où elle se fait indignement déflorer dans un sous-sol sordide par un jeune homme qui n'a pas non plus de dignité, et pour finir la copine de ce jeune homme la tabasse, la frappe à terre, et l'humilie devant tout le monde. Tout ça en une semaine. Mais pour enfoncer le clou, la jeune fille naïve essaie de l'aider à la fin, mais cette conne la rejette, tout comme elle rejette totalement (du moins, dans le film, car dans la réalité sa vie aurait continué) ses parents à la fin. J'aurais aimé quelque chose de moins aigu, car l'adolescence est rarement à ce point un concentré (dans le temps, je veux dire) d'événements négatifs - quoique ça puisse arriver.
Pris comme une généralisation, je pense que le film perd de sa force, alors que s'il est considéré que comme un développement de cas particulier, de ces jeunes filles-là, qui sont précisément STUPIDES, il peut être apprécié comme un représentant de la diversité (haha) des expériences humaines au cinéma. Pourquoi je pense (et ne cesse de répéter) que ces jeunes filles-là sont stupides? Eh bien, c'est simple, ce sont des animaux, elles n'ont pas une once de réflexivité, nul sens de la comparaison qui engendre la sagesse. Je renvoie plus haut à ce que je disais de l'identité négative: la voir marquée à ce point est sans doute possible, mais exceptionnel et paraît soit artificiel (c'est-à-dire au service de la narration), soit extrêmement précis dans l'actualisation (c'est-à-dire que ce n'est pas une histoire exemplaire).
Comme on le voit, je n'ai pas totalement pu me défaire de l'approche moralisatrice (donc générale) voulue par la réalisatrice et apprécier le film exclusivement selon la ligne particularisante que j'annonçais au début. Mais cette deuxième ligne a eu l'avantage de ne pas me lancer sur des pistes de symbolisme douteux, j'ai pris le film comme il venait.
Puisque je rédige, malgré mon projet initial, une critique complète, voici pour les aspects techniques:
J'ai apprécié la manière de filmer (caméra à l'épaule intimiste avec effet de participation): longs plans-séquences avec une caméra très mobile, se rapprochant jusqu'à montrer les pores des jeunes filles, puis s'éloignant pour des plans d'ensemble, faisant le tour, montrant pour un instant les autres participants de la scène, tout ça sans couper. (Avec le temps, je deviens de plus en plus critique de l'"editing" professé par Hollywood: même si les 2 sont des techniques, l'artificiel me semble plus prégnant quand tout est assemblé plutôt que continu.) C'est très immersif et exempt de tremblements outrés comme dans les films parkinsoniens qui étaient à la mode à un moment. Je regrette néanmoins une absence quasi-totale de "fioritures" stylistiques, la narration, serrée, capte toujours les personnages, sans aucun accent sur les environnements "beaux dans leur ruine désespérante" (même s'ils apparaissent en arrière-plan), qui me sont si chers dans le paysage post-soviétique [n.3].
Les actrices et acteurs sont tous très bien dirigés et paraissent naturels, bien que les dialogues soient relativement artificiels dans leur contenu, un peu musculeux. Ça m'a fait penser aux anciens films d'exploitation: du fonctionnel avec le minimum d'effort pour l'individualisation ou pour la vie. C'est un peu dommage, je ne demandais pas «Pulp fiction» ou «Malmkrog», mais que le film aborde aussi des conversations que des adolescents ont entre eux: questions de goûts, de rumeurs (ce qui advient trop brièvement), de derniers événements, de matières scolaires. Possiblement leur absence est intentionnelle, car la réflexivité y éclot (elle naît bien dans l'intériorité mais s'y manifeste).
Quant à mon visionnage, j'ai ri tout le long, à cause de ce que je décris dans la note 2. Nonobstant, j'ai apprécié les talents et les efforts dont le film a crû. Je me suis demandé si mon approche n'était pas également une façon de négocier les moments ou les personnages déplaisants—le rire les rendant plus supportables,—mais je ne crois pas, du moins ici, du fait de la dramatisation détectée, que j'ai décrite plus haut. De plus, mon adolescence ayant été radicalement différente, les événements à l'écran semblent quelque peu exotiques; je ne me sens pas concerné.
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[Note 1] Je suis surpris de lire dans les critiques attenantes:
«drame nomenclaturé» — je crois que quelqu'un voulait caser ce mot qui fait bien russe.
«C'est une tranche de vie, il n'y a pas d'histoire ni de créativité.» & «Absence de scénario, aucune profondeur derrière le récit de cette soirée en préparation» — je ne devrais pas commenter ce genre d'ineptie, mais il y a une histoire très claire: 3 jeunes filles veulent participer à une discothèque, qui est un événement important pour elles, mais foirent tous leurs projets. Quant à la créativité et à la profondeur, il suffit de lire les critiques de l'époque. La discussion sociale et savante engendrée démontre le contraire quant à la créativité et à la profondeur.
«l’image est ballottée en tous sens» — certes subjectif, mais je ne l'ai pas senti, voir dans ma critique.
«Vika abandonne Zhanna dans les toilettes publiques en plein coma éthylique» — Inexact, Vika part avant que Zhanna tombe dans le coma éthylique, c'est-à-dire avant qu'elle soit en danger, ce n'est pas un abandon.
«jeunes comédiennes, souvent mal dirigées (pas du tout)» — cette fois je tiens parole, ne pas commenter ce genre d'inepties.
«Janna la révoltée se fait violer» — non.
[Note 2]
Černuha (= tchernukha), littéralement «noirceur», mot péjoratif russe désignant des productions artistiques qui se focalisent sur les côtés négatifs de quelque objet. La naturalisme zolien et la provocation la caractérisent. En Russie, c'est une esthétique presque constituée en genre, qui a donné nombre de curiosités malheureusement non transitées en Occident. En France, un concept proche est le misérabilisme, qui est aussi péjoratif et empêche de s'avouer fan sans se prendre des regards en biais. Il faut assumer ses opinions, et personnellement certains films misérabilistes ou de la černuha m'attirent justement pour leurs excès et leur caractère grossier (i.e. non ciselé pour s'assurer une large audience). Ils sont aussi adaptés au visionnage au second degré, car très rapidement l'empilement des malheurs se mue en comique de répétition (ce fut par exemple le cas pour moi avec «Mouchette» de Robert Bresson, dont j'apprécie l'esthétique mais dont je ne ris pas moins tant l'acharnement du sort sur Mouchette résulte en une sorte de gag récurrent; d'ailleurs, contextualisant les événements et montrant l'univers intérieur de cette jeune fille, en donnant la mesure, le livre original, touche davantage).
[Note 3]
Non seulement post-soviétique d'ailleurs. L'essence de cette urbanité sans issue est déjà exprimée en 1912 par Alexandr Blok dans son immortel poème:
Ночь, улица, фонарь, аптека,
Бессмысленный и тусклый свет.
Живи ещё хоть четверть века —
Всё будет так. Исхода нет.
Умрёшь — начнёшь опять сначала
И повторится все, как встарь:
Ночь, ледяная рябь канала,
Аптека, улица, фонарь.