Là aussi, j’ai l’impression d’une certaine harmonie entre le fond et la forme. Plus le film avance, plus l’image devient sombre, à mesure que Clint Eastwood renoue avec la violence de son passé.
Son personnage, un ancien assassin terrible, immoral, s’est rangé suite à son mariage, et vit depuis une existence modérée, en compagnie de ses deux enfants, son épouse étant décédée. Mais il était meilleur tueur qu’il n’est fermier. Ses affaires vont mal, et il décide de signer pour une dernière prime, destinée à donner l’impulsion à un nouveau départ.
C’est un film assez dense par les thématiques qu’il aborde. Son cadre, aussi, me paraît très intéressant. Le prime porte sur deux vachers ayant défiguré une prostituée. Le crime choque les deux anciens du trio en route pour la prime. C’est intéressant, surtout quand on a l’habitude de voir l’ouest américain comme un vaste désert chaotique où l’immoralité la plus totale règne. De même, malgré l’horreur de ce crime, qui pourrait vivement nous aire souhaiter la mort des deux criminels, le film s’écarte de la tentation manichéenne, en nous montrant les deux vachers sous un jour assez favorable, humain (le plus jeune, s’acquitte de sa dette plus qu’il ne faut, et l’autre, en mourant sur les toilettes, suppliant, laisse transparaître une humanité basse, crasse, mais universelle), sans oublier de nous exposer les problèmes que pose cette prime sur la tranquillité de la ville, et la prospérité de la profession des vachers. Le film prépare ainsi lentement le tragique auquel vont être confrontés les personnages, le basculement dans l’horreur de la mort, que ne pourront supporter les deux collègues du personnage principal. Les deux assassinats en eux-mêmes, parce que difficiles, presque ratés, effectués dans des conditions sordides, sur des personnages humanisés, nous apparaissent d’autant plus répréhensibles, anormaux, pas comme dans d’autres films plus classiques, où, justes, proprement exécutés, ils auraient eu l’air d’aller de soi.
Après, toujours dans le même sens, ce sont les personnages qui sont bien construits. Chacun des trois personnages principaux se trouve dépassé par une violence qu’il idéalisait (le jeune), croyait toujours à sa portée, comme dans le passé (Morgan Freeman), ou croyait au contraire avoir oublié (Clint Eastwood). Finalement, seul celui-ci parviendra à faire face, au prix de la renonciation à ses engagements moraux.
Le personnage de Gene Hackman aussi est très intéressant, ambigu. Gloire du revolver, comme ses adversaires, il porte une réputation de sheriff brave et ,compétent, ayant réussi à faire de sa ville un havre de paix. Quiconque viendrait le troublait, par contre, déchaînerait la cruelle violence qui sommeille en lui. Il pose la question du prix qu’on peut donner à la paix : ses concitoyens désarmés, d’une certaine manière, sont impuissants individuellement. Ce personnage, c’est en quelque sorte un État surpuissant ayant monopolisé la violence légitime. Sa cruauté est celle d’un Etat illimité qui ne tolère pas la concurrence, et prêt à tout pour conserver son monopole. A cette vertu républicaine peuvent s’opposer des motifs plus vicieux, une vanité de virtuose du revolver qui le pousse à provoquer ses adversaires dans des duels qui lui remémorent le bon temps, comme une madeleine de Proust.
Très sympa ce petit dialogue suite au duel final, du genre :
Gene Hackman : je n’ai pas mérité ça
Clint Eastwood : le mérite n’a rien à voir là-dedans.
Comme une séparation entre l’éthique et le politique (cf Maurras), la première ne servant qu’à la conscience ou au salut individuel, et ne pouvant concerner la vie collective des hommes et la marche du monde. En négation avec la conception déterministe des choses que se fait Eastwood au début du film, disant qu’on finit toujours par payer ses mauvaises actions. Finalement, cette conception métaphysique d’une harmonie entre bien et mal, le personnage l’a-t-il reniée en retournant à sa violence originelle ? C’est difficile à dire, parce que malgré tout, plusieurs personnages du film finissent par payer, et Clint Eastwood, quand il tue, ne le fait que pour réparer des fautes criminelles. Lui même semble avoir expier son ancienne vie par la mort de son épouse.
Alors, peut importe les efforts faits par une personne pour s’amender, elle finirait forcément par subir le châtiment proportionné à ses fautes : on a l’exemple du gentil vacher qui, en offrant beaucoup à sa victime, n’a pas pu éviter la mort. Idem avec le personnage de Gene Hackmann.
Une sorte de déterminisme maccabre.