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le 16 janv. 2018
SuivreLe deuil impossible
Katja et Nuri se sont unis dans un lieu censé les séparer : la prison. Cet amusant paradoxe prend un sens bien plus tragique quand une bombe explose dans une rue passante, emportant avec elle Nuri et...
[Critique à lire après avoir vu le film]
Nuri et Katja s'étaient mariés en prison, ce qui n'est pas banal - j'ignore si la chose est possible en France, en tout cas avec ce faste. En Allemagne, il semble qu'on puisse être extrait de sa cellule, revêtir un magnifique costard blanc et se faire acclamer par tous les détenus avant de convoler en juste noce. La scène, en ouverture, ne manque pas de panache. Son caractère cru confirme qu'on a bien affaire à un film de Fatih Akin. Après que le titre est apparu à l'écran, on entre dans le vif du sujet. Katja emmène son fils Rocco au bureau de Nuri, qui semble avoir tourné la page de la délinquance. Elle va ensuite chercher sa sœur enceinte pour l'accompagner au hammam, non sans avoir signalé à une jeune femme, devant la boutique, qu'elle ferait mieux d'attacher son vélo... On suit Katja et Birgit progressant vers leur destination. La grossesse est une prison : comme pourrait le faire un détenu, Birgit se plaint de l'abstinence que lui impose son statut de parturiente. Une fois à l'intérieur, moment de plaisir avant le drame.
Fatih Akin le laisse hors champ, Katja découvrant simplement les voitures de police qui barrent l'accès au bureau de son mari. La terrible nouvelle ne va pas tarder à être confirmée : les deux victimes, impossibles à identifier, sont bien Nuri et Rocco.
La première partie, "La Famille", narre les quelques jours qui suivent le deuil. Avec ostentation : prise de cocaïne dans la salle de bain dès que la pression est trop forte, scène larmoyante de funérailles, crise de douleur sur le lit de Rocco, visionnage de vidéos faisant état d'un bonheur familial sans mélange. Et puis clopes. Une fois de plus, le cinéma a recours à cet expédient pour traduire une nervosité ou un mal-être. Une facilité, qui banalise le film. Déjà accablée, Katja doit composer avec sa famille : une mère rêche avec qui elle s'accroche, des beaux-parents qui veulent ramener les corps en Turquie tout en l'accusant de n'avoir pas su protéger leur petit-fils. Seule sa sœur vient en soutien, même si une telle douleur ne peut réellement être partagée. Akin va jusqu'à la tentative de suicide, interrompue in extremis par un message de son avocat laissé sur le répondeur : elle avait raison, les auteurs de cet attentat étaient bien des "nazis" . Ils viennent d'être arrêtés.
Dans cette première partie, Akin verse dans le pathos mais pas trop dans le manichéisme : on conçoit que l'inspecteur cherche un lien avec le narcotrafic, surtout lorsque de la drogue est découverte au domicile de Katja. De même, la deuxième partie, "La Justice", veille à équilibrer les arguments déployés tout en allant à l'essentiel. On regrettera simplement la tête de nazi assez caricaturale de l'avocat de Edda Möller, celui-ci étant de surcroît le plus souvent capté de face et en gros plan. Le témoignage du père d'André Möller est assez émouvant : c'est lui qui a alerté la police en découvrant, dans le garage qu'il avait donné à son fils, tous les ingrédients pour fabriquer une bombe. Au sortir du tribunal, il échange quelques mots de réconfort avec Katja.
Malgré cette volonté d'équilibre, le spectateur peine à admettre le jugement : un acquittement, alors que le dossier semblait accablant. Certes, n'importe qui pouvait pénétrer dans le garage contenant les ingrédients de la bombe, mais le père n'y a jamais croisé personne. Certes, un alibi est obligeamment fourni par un hôtelier grec, mais l'avocat de Katja montre l'appartenance de celui-ci à une mouvance d'extrême-droite et le lien des accusés avec lui (ou comment liker une photo peut vous accuser). Certes, le témoignage de Katja est fragilisé par sa consommation de drogue, mais il est aisé de comprendre que cette consommation soit liée au deuil qu'elle a à affronter. Seulement voilà, sans déni de justice il n'y aurait pas de film. Akin s'est d'ailleurs inspiré d'un fait réel, le procès de la néonazie Beate Zchäpe, où les victimes, comme ici, furent un peu traités en accusés. De vraies têtes de Turc. Le sous-texte est la difficulté, pour l'Allemagne, de voir resurgir l'hydre nazie. Moins dérangeant de transformer cet attentat en fait divers lié au statut de délinquant de Nuri.
Puisqu'il y a eu déni de justice - le spectateur en est d'autant plus convaincu que, contrairement aux juges, il a constaté que la jeune femme déposant son vélo est bien celle qui est dans le box des accusés -, il y aura vengeance. C'est l'objet de la courte troisième partie, intitulée "L'eau". Assez peu prudents, Edda et André Möller ont posté sur Facebook une photo d'eux en compagnie de l'hôtelier, avec le commentaire "vacances au frais de l'Etat". Pas finauds, nos terroristes. C'est ce qui permet à Katja de les localiser, puis de filer la voiture de l'hôtelier (sur une chouette musique accompagnant la pression intérieure de la jeune femme) pour dénicher le bout de plage où les deux ont posé leur camping-car. Au cas où l'on en douterait encore, leur échange épié par Katja confirme que ce sont bien eux qui ont fait le coup, et qu'ils se feraient bien aussi "la pute des Turcs". Plus qu'à déposer derrière l'une des roues du véhicule la bombe artisanale que Katja a confectionnée. Comme pour le suicide, Akin en fait un peu trop : c'est un simple oiseau venu se poser sur un rétro du camping-car qui la dissuade de faire exploser la bombe. Résilience, comme semble l'indiquer le retour de ses règles ? Non car Katja change encore d'avis, après que son avocat l'a encouragé à ne rien lâcher - elle ne croit plus en la justice. En finir avec la vie tout en vengeant ses deux amours, telle est la solution que lui inspire une ultime balade au bord de l'eau. Le véhicule en feu embrasera les pins juste au-dessus, ce qui parlera au spectateur de l'été 2026, celui de tous les incendies de forêt.
Déni de la société allemande face au retour de ses monstres. Affres des couples mixtes, tenus de composer avec deux cultures. Douleur de perdre ses proches. Dilemme moral lié à la vengeance. Fatih Akin brasse tous ces thèmes sans réellement les approfondir. Son film fait preuve d'une belle efficacité mais ne transforme pas vraiment l'essai. On préfèrera à cet opus le rêche Head on ou les loufoques Soul Kitchen et Julie en juillet. Restent parfois un chouette plan (les roseaux où se cachent Katja qui répondent à sa chevelure par exemple) et la prestation très impliquée de Diane Kruger, récompensée pour cela à Cannes. Rien de honteux, mais la sensation que le cinéaste germano-turc s'est quelque peu banalisé depuis les films de ses débuts.
6,5
Créée
le 29 juil. 2026
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