Le cinéma et le langage comme armes contre le nazisme

Tarantino est peut-être le réalisateur le plus imprévisible de sa génération. On le croyait confortablement installé dans son époque et son pays, quelque peu obsédé par les codes, les mots et les règles de conduite des malfrats de Los Angeles, un flingue ou un sabre à la main. Il n’en est rien. Tarantino évolue. Il sort de sa zone de confort pour aller là où son cinéma n’a encore jamais mis les pieds : en Europe, et dans le passé.

On aurait pu considérer Tarantino comme un réalisateur américano-américain, nourri exclusivement de culture US, et on ne lui en aurait pas voulu, tant sa façon de la décrire fut novatrice et entière. Mais, ici encore, il n’en est rien. Tarantino aime l’Europe. Il s’intéresse à ses langues et, évidemment, à son cinéma. Dans "Inglourious Basterds", on parle anglais, bien sûr, mais aussi français, allemand et, pendant quelques secondes, italien. Mais pas d’une manière caricaturale, comme c’est presque toujours le cas dans les films de guerre américains, où la langue des occupants et celle des occupés sonnent comme un marmonnement incompréhensible. Tarantino, lui, rend hommage à chacune de ses langues, en valorisant chacune de leurs nuances phonétiques et chacun de leur accents. Le film est un va-et-vient de deux heures d’une langue à une autre, qui sonne à l'oreille à la fois comme une douceur et comme une torture, car Tarantino utilise le langage pour traduire le climat de suspicion inhérent à la seconde guerre mondiale. Parler sa langue, dévoiler un peu de sa culture, c'est aussi révéler une identité que l'on se doit de conserver dans l'ombre.

Tarantino, antinazi mais profondément germanophile, soutient que la fiction peut changer le cours de l’Histoire (et le redira trois ans plus tard dans "Django Unchained"). A l’aide de quoi cet ado attardé de la banlieue de Los Angeles, possédé par le cinéma au point de s’être fait construire une salle de projection dans sa maison, désire-t-il mettre fin à l’abjection du IIIe Reich ? A l’aide du langage et du cinéma, justement. Le langage comme moyen de communiquer sans être compris et, à contrario, pour comprendre le plus de personnes possible. Et le cinéma par sa matière même : la pellicule nitrate, qui brûle trois fois plus vite que le papier.
AlexLeFieutard
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le 1 avr. 2014

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