« Je n’ai absolument rien compris » ; « On comprend rien mais c’est fait exprès » ; « C’est une enquête mais ça part en vrille, c’est trop dur de comprendre où ça va », tant et plus de remarques qui laissent penser que le spectateur lambda est fier de ne pas comprendre ou fait exprès de ne pas comprendre. Pourtant, ce n’est pas si confus. Encore une fois Nolan, ce cher Nolan, va faire office de comparaison. Depuis Inception, ce bon vieux Nolan a rejoint le panthéon des « réalisateurs qu’on compare à toutes les sauces » puisqu’il a permis au tout venant d’adhérer à une forme plus complexe du cinéma. Mêlant à la fois des scénarios assez aboutis, marqués de symboliques fortes, et d’une esthétique assez propre, il oriente malgré tout son cinéma vers un public très large. Paul Thomas Anderson est un petit peu son double opposé. Des scénarios de prime abords plus terre à terre mais tout aussi symbolique et une esthétique un peu plus poussée, il oriente également son cinéma pour un public assez large mais dans le but cependant de le tester. Là où Nolan répond à des attentes, en crée pour y répondre, ou cherche simplement à faire vibrer le plus possible son public, P.T. Anderson préfère voir jusqu’où celui peut adhérer à sa vision, son univers.


Par exemple ici, la principale différence tiens du fait que Nolan parsème ses films d’explication, alors qu’Anderson les parsème de fausses pistes. Inherent Vice est loin d’être compliqué. Difficile d’y rester attentif peut-être, mais une fois les quelques clefs de lecture en notre possession, tout devient relativement limpide. Il y a en effet une enquête qui prend plusieurs directions, et pourtant celle-ci n’est pas beaucoup plus tordue que n’importe quelle enquête d’un film policier ou d’un thriller, au background près évidemment. Il n’y a proportionnellement pas plus de personnages clefs ou d’enjeux que dans n’importe quel épisode des Experts et à peine plus d’intrigues. Simplement, la narration ne nous dis pas quels sont les personnages importants de ceux qui ne le sont pas, c’est à nous de le décrypter à travers les informations qu’on nous délivre. Et c’est là la grosse difficulté. 80% des informations relayées sont inutiles, que ce soit à propos des personnages, du background ou même de l’enquête en elle-même. Nous sommes déjà habitués aux informations fausses, qui obligent le spectateur à être alerte au jeu d’acteur, aux situations, au timbre de voix, aux actes etc… pour discerner ce qui est vrai de ce qui ne l’est pas. Cette fois-ci, nous devons trier le pertinent du reste. Anderson contraint le spectateur à rester attentif tout au long du métrage et l’oblige à réagir, face à ce qui se passe, d’une manière trop inattendue pour lui. Ce qui pose à la fois le plus gros défaut et la plus grosse qualité du film.


D’un côté on peut retrouver une touche Dupieux, comme dans Wrong Cops, avec des personnages absurdes et déraisonnables. L’humour est décapant et désamorce la moindre tension ou suspens. Contrairement à ce dernier cependant, le rythme est beaucoup plus lent. Nous sommes toujours dans l’expectative, le timing de la scène est très important, c’est comme ça qu’on atteint le rire, sans en faire une tonne dans le montage. En ce sens on atteint une forme peu utilisée, presque nouvelle, de narration, s’éloignant des blockbusters toujours plus accessibles misant tout sur les mises en scène spectaculaires et l’action à tout prix. La narration en voix off est loin d’être quelque chose d’originale ou de révolutionnaire, mais il y a systématiquement une raison, une explication, un désir, une intention qui la traduit. Or ici, au-delà du trop plein d’information qu’elle fournit, sa présence ne semble pas avoir de réelle explication. C’est, par ailleurs, à cause de ça qu’une partie du long métrage échoue. Il y a beaucoup de personnages présentés, une multitude d’informations sans intérêt et pour finir un rythme relativement lent. La conséquence directe est une perte progressive de l’attention. Le spectateur n’est pas perdu, il ne sait juste plus s’il est encore intéressé par ce qu’on lui raconte. La narratrice que l’on entend à de nombreuses reprises paraphrase souvent ce qui se passe à l’écran. Si elle ne le fait pas directement, on pourrait le déduire si facilement qu’il n’est pas nécessaire d’écouter ce qu’elle dit. C’est à ce moment que le spectateur est perdu, non pas par complexité, mais car le surplus d’information lui parvenant l’empêche de tout assimiler correctement, si bien qu’il ne sait plus où regarder. Lire le sous-titre (ou écouter) ou regarder ce qu’il se passe à l’écran ?


Il est compréhensible que toute cette entreprise rebute quiconque essaie de suivre assidument, et ce sont pourtant ces indices qui permettent de savoir que tout n’est pas immédiatement utile. Cependant, dire que des informations ne sont pas utiles n’est pas tout à fait vrai. En réalité elles n’apportent que très peu de choses concrètent à l’histoire en elle-même et à l’enquête. Mais elles sont quasiment primordiales pour le sous-texte, le contexte ou l’histoire des personnages et de ce qui leur arrive. Dès le début on nous relate des évènements s’étant déroulés quelques temps avant et tout ce qui est étayé concerne le passé de chaque personnage. Le fait qu’on en sache peu au sujet de la narratrice et le titre n’ayant à première vue aucun lien avec l’enquête, tendent à prouver que tout ceci en est l’explication, tout du moins des indices. Ainsi, contrairement à ce que le réalisateur tente de nous faire croire, rien n’est vraiment laissé au hasard mais tout n’est pas aussi compliqué que ce qu’il semble laisser croire.


En ce sens il faut avouer que l’artifice fonctionne à tous les niveaux. Si l’on prend en compte la bande-annonce assez délurée et rythmée, présentant la pléthore d’acteurs pour attirer le plus de monde possible, on peut considérer que cette « pub mensongère » fait partie intégrante de l’expérience. Rappelant vaguement le style des grands films choral de Guy Ritchie ou Quentin Tarantino, la bande-annonce attire forcément les amateurs du genre dans le piège.


Par définition Inherent Vice se rapproche des films labyrinthiques dans leur approche, cherchant à rendre le spectateur quelque peu confus. Ce choix paraît logique lorsqu’on remarque que le héros fume continuellement et que l’époque dans laquelle il évolue est celle où la consommation de ce genre de produits fleurit un peu partout aux États-Unis et ailleurs. On peut alors penser qu’il s’agit d’une longue hallucination. À ce moment la présence de fausses informations apparaît elle aussi comme une forme d’hallucination pour personnes saines. En soit, Paul Thomas Anderson nous propose une nouvelle vision de la drogue, nous retranscrire les effets hallucinatoires sans qu’on s’en rende compte, sans qu’on le sache et sans prendre la moindre substance. Tout ça à travers une mise en scène très aboutie et une utilisation millimétrée de certains codes cinématographique pour rendre l’artifice le plus convaincant possible sans en faire des tonnes au niveau numérique ou au montage. Compréhensible que ça ne plaise pas à tout le monde, mais force est de constater que le risque en valait la chandelle.

Créée

le 9 sept. 2015

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Notry

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