Intacto est un film espagnol sorti en 2001, premier long métrage du réalisateur Juan Carlos Fresnadillo. C’est un thriller psychologique teinté de fantastique, qui aborde un thème original et rarement traité au cinéma : la chance comme force surnaturelle, presque palpable, transmissible d’un être à un autre, et utilisée comme monnaie d’échange ou comme pouvoir.
Le film s’ouvre dans un monde qui ressemble au nôtre, mais où certaines personnes ont un « don » particulier : elles attirent la chance. Pas seulement au jeu, mais dans l’ensemble de leur existence. L’univers d’Intacto imagine un réseau souterrain d’individus capables de manipuler cette chance, de la voler, de la perdre, ou de la transmettre. Le tout se matérialise à travers des jeux étranges et dangereux où l’on teste sa « réserve de chance » dans des mises en scène toujours plus périlleuses. Ce postulat, presque absurde sur le papier, est traité avec un sérieux et une tension qui rendent l’expérience profondément intrigante.
Le personnage principal, Tomás, est un survivant d’un accident d’avion, le seul rescapé. Un autre personnage, Federico, ancien protégé d’un vieil homme juif rescapé de la Shoah (Samuel Berg), découvre en lui une « chance » brute, exceptionnelle. Federico lui-même a été banni par Samuel après avoir tenté de le défier, ce dernier étant une sorte de champion ultime dans le monde de ces jeux de hasard extrêmes, reclus dans un casino perdu dans le désert des Canaries. Le film suit donc ce parcours : la quête de revanche de Federico, le chemin de Tomás, et la confrontation finale avec ce personnage énigmatique qu’est Samuel.
La mise en scène de Fresnadillo est précise, tendue, souvent minimaliste. Il ne cherche pas à tout expliquer — et c’est ce qui fait sa force. L’univers est à peine esquissé, on nous donne juste assez d’indices pour comprendre les règles internes de ce monde, tout en laissant une part de mystère. Ce flou volontaire permet de maintenir une atmosphère étrange, presque surnaturelle, mais jamais ostentatoire.
Ce qui rend Intacto particulièrement intéressant, c’est qu’il interroge en creux notre rapport au destin, au hasard, à la culpabilité, mais aussi au pouvoir. Qu’est-ce que ça veut dire, être « chanceux » ? Est-ce une qualité morale ? Une malédiction ? Une injustice ? En confrontant des personnages ayant tous survécu à des traumatismes (guerre, accident, drame personnel), le film soulève la question : méritent-ils leur chance ? Ou est-elle volée à d’autres, plus vulnérables ?
Les acteurs sont tous excellents dans des rôles souvent taciturnes. Leonardo Sbaraglia (Tomás) joue avec une sorte d’intensité fiévreuse, Max von Sydow (Samuel) est glaçant, comme toujours, et Eusebio Poncela (Federico) incarne cette figure tragique, rongée par son désir de revanche.
Certes, le film n’est pas parfait. Sa structure peut parfois sembler confuse, certains spectateurs pourront le trouver trop elliptique ou trop froid. Mais c’est justement cette distance, ce refus de tout expliquer, qui rend l’œuvre marquante. Intacto ne cherche pas à être un blockbuster du destin, mais un conte moral déguisé en thriller. Et à ce titre, il réussit très bien.