Les cinéphiles savent que l’histoire du cinéma comporte son lot de grands films réalisés par des acteurs passés à la réalisation, apportant avec eux cette compréhension acquise « en première main » de l’importance de l’acteur dans la construction du film. Bradley Cooper, avec le démarrage flamboyant de son A Star Is Born, se positionnait comme le possible successeur de gens comme Charles Laughton, Clint Eastwood ou Paul Newman, dont les noms figurent en haut de la liste des grands metteurs en scène tout en restant des acteurs légendaires. Maestro, « film-monument », s’était avéré une véritable déception par rapport à ces attentes, mais on est heureux, au sortir de ce brillant Is This Thing On?, de célébrer nos retrouvailles avec un cinéaste désormais aimé, qui plus est dans un film « léger », indépendant si l’on veut, qui lui permet d’exprimer le meilleur de lui-même. Expliquons notre enthousiasme…

… et ce, d’autant que, si en France, la critique est largement enthousiaste, ça n’est pas particulièrement le cas dans le monde anglo-saxon, où l’on goûte visiblement peu les chroniques modestes des désordres amoureux et conjugaux de « l’homme ordinaire ». Is This Thing On? est une phrase emblématique d’une personne intervenant de manière impromptue sur scène et demandant si le micro qu’il vient de saisir fonctionne, et illustre habilement le sujet du film de Cooper : la parole comme outil puissant de guérison, le besoin thérapeutique de raconter sa vie pour y trouver un sens, voire une manière de survivre… à une époque où l’on préfère l’épanchement public plutôt que le canapé du psy ou le confessionnal du prêtre.

Alex (Will Arnett) et Tess (Laura Dern) sont arrivés – ils le pensent tous deux – au terme de leur vie amoureuse et conjugale, et, se séparant à 50 ans, en dépit du lien émotionnel fort qui les unit toujours, cherchent l’un et l’autre un nouvel élan, voire une nouvelle identité. Tandis que Tess tente de reconstruire sa carrière passée de sportive de haut niveau, Alex rentre par hasard, un soir où il est défoncé, dans un club new-yorkais pratiquant « l’open mike », et découvre sur scène un moyen de verbaliser ses doutes et ses souffrances, en exploitant son incapacité d’exprimer ses émotions autrement que par l’humour.

Is This Thing On?, même s’il contient quelques scènes très drôles d’Alex sur scène, n’est pas du tout un film sur la « stand up comedy », et la critique anglaise le lui a même reproché de ne pas avoir retranscrit l’humour de John Bishop, dont le personnage d’Alex serait inspiré ! Is This Thing On? nous parle du désenchantement masculin, et utilise le divorce comme récit générationnel, questionnant ce qui peut résister en nous après l’amour, après la fin du traditionnel modèle familial stable. Soit un sujet à la fois anti-spectaculaire – le genre de choses auxquelles Hollywood ne croit plus depuis deux décennies – et universel. Et un type d’histoire qui nécessite un travail de précision de la part des acteurs, quelque chose que Cooper connaît bien : s’il offre à Will Arnett ce qui risque bien de rester le grand rôle d’une carrière pour le moment consacrée à la série TV (Arrested Development) et au doublage vocal de dessins animés humoristiques, il permet aussi à l’alchimie entre Dern et Arnett de fonctionner à plein régime. Et, non sans élégance, s’il se réserve à lui-même le rôle le plus fantaisiste, c’est aussi le personnage le plus ingrat, voire déplaisant, qu’il incarne…

Il est vrai que, malheureusement, la dernière partie de Is This Thing On? est plus convenue, moins brillante. Mais cela n’empêche qu’il s’agit d’une belle œuvre, « à hauteur d’homme » (et de femme »), au ton certes analytique, mais bienveillant. Elle se démarque ainsi clairement du cinéma de Woody Allen auquel certains critiques US un peu fainéants l’ont comparée. Et elle nous rend Bradley Cooper infiniment plus sympathique, après ses deux premiers « films de prestige » : il est désormais devenu un véritable auteur dont on suivra la trajectoire avec attention.

[Critique écrite en 2025]

https://www.benzinemag.net/2026/02/27/is-this-thing-on-de-bradley-cooper-bradley-cooper-trouve-sa-voix/

Eric-Jubilado
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur.

Créée

le 27 févr. 2026

Critique lue 112 fois

Eric-Jubilado

Écrit par

Critique lue 112 fois

5

D'autres avis sur Is This Thing On?

Is This Thing On?

Is This Thing On?

6

Kelemvor

782 critiques

Le vertige des aveux à voix basse

Une salle de stand-up, des néons blafards, un micro qui grésille comme une conscience mal accordée. Bradley Cooper installe d’emblée un espace d’exposition fragile, presque indécent, où la parole...

le 28 févr. 2026

Is This Thing On?

Is This Thing On?

8

lessthantod

1064 critiques

"Can’t we be unhappy together ?"

Après A Star is Born (2018) et Maestro (2023), Bradley Cooper signe en 2026 son troisième film avec Is This Thing On?, une comédie dramatique à la fois drôle et touchante. Attention, Is This Thing...

le 2 mars 2026

Is This Thing On?

Is This Thing On?

7

Florent_Carter

7 critiques

Y'a des couples dans la salle ?

J'adore les films sur le stand-up, ils sont rares et quand ils sont bien fait c'est un double plaisir : on est allé voir un bon film et du bon standup. Le dernier qui m'a marqué était Funny people de...

le 18 janv. 2026

Du même critique

Je veux juste en finir

Je veux juste en finir

9

Eric-Jubilado

6887 critiques

Scènes de la Vie Familiale

Cette chronique est basée sur ma propre interprétation du film de Charlie Kaufman, il est recommandé de ne pas la lire avant d'avoir vu le film, pour laisser à votre imagination et votre logique la...

le 15 sept. 2020

Les Misérables

Les Misérables

7

Eric-Jubilado

6887 critiques

Lâcheté et mensonges

Ce commentaire n'a pas pour ambition de juger des qualités cinématographiques du film de Ladj Ly, qui sont loin d'être négligeables : même si l'on peut tiquer devant un certain goût pour le...

le 29 nov. 2019

1917

1917

5

Eric-Jubilado

6887 critiques

Le travelling de Kapo (slight return), et autres considérations...

Il y a longtemps que les questions morales liées à la pratique de l'Art Cinématographique, chères à Bazin ou à Rivette, ont été passées par pertes et profits par l'industrie du divertissement qui...

le 15 janv. 2020