Evidemment, voir toutes les critiques crier au génie et au renouveau du film d'horreur, ça nous mettait l'eau à la bouche. Mais après le complètement raté Conjuring, ou le pas-mal-mais-pas-tant-que-ça Babadook, encensés eux aussi, je restais dubitatif.

Au final, It Follows a cette "petite" différence: c'est du cinéma. Du vrai. Qui laisse parler les images, joue sur l'invisible, le non-dit, et utilise la symbolique d'une façon subtile et bien trop rare aujourd'hui. Le jeune David Robert Mitchell fait preuve pour son deuxième film d'une insolente virtuosité.

Le film démarre avec une séquence introductive tout simplement incroyable: une jeune fille tétanisée sort de chez elle en courant, s'arrête dans la rue, tournoit, fuit l'inconnu, retourne dans sa maison, et une sorte de steady cam ne la lâche pas d'une semelle. On ne voit rien, on ne sait rien, mais on le ressent. Le mot malaise est un euphémisme. Les bases sont posées.
(Spoilers)

It Follows raconte donc l'histoire de Jay, banale adolescente mélancolique de la banlieue de Détroit, qui après avoir couché avec son "boyfriend" du moment se retrouve touchée, non par une maladie, mais par une sorte de malédiction: quelque chose, "it", va la suivre; cela peut être la figure d'un inconnu comme d'une personne de son entourage, et ce "it" marchant lentement mais avec détermination n'a pour seul but que de tuer sa cible, sans raison, mais étrangement on sent que ce cauchemar sur pattes est motivé par une force bien plus grande que le simple arbitraire. Impossible de savoir, de prévoir. Pour en rajouter au côté pervers, Jay est la seule à voir cette menace, hormis ceux déjà touchés auparavant par cette sentence effroyable.

Scénario sympathique, tordu, mais qui aurait pu faire un flop si ce n'était pour Mitchell, dans sa réalisation, son choix des acteurs et de la musique.

On rentre dans le film comme dans une piscine: tout parait brouillé, exacerbé, les sons s'amplifient, et on en ressort avec l'envie de se remettre à respirer à plein poumons. En voyant ce film, on sent un flottement qui s'empare de nous. D'un point de vue strictement technique, le film est tout simplement beau, les images sont millimétrées, les couleurs fabuleuses, la photographie est digne des plus grands. Comme si Nicolas Winding Refn filmait un Carpenter avec l'oeil de Kubrick. Comparaison poussive, maaaiiis...
La caméra est un véritable outil qui transmet la peur du personnage au spectateur sans aucune perdition: quand le réal utilise des plans larges à l'apparence anodine et innocente, le spectateur devient acteur et scrute le champs, à la recherche d'une silhouette menaçante. Rien. Ah si au fond là-bas, quelque chose ne va pas, la musique de Disasterpeace s'empare de la salle: bingo. La tension va aller crescendo, les frissons traverser notre colonne vertébrale. Tout ça parce qu'on voit quelqu'un marcher. Pendant 1h30 la paranoïa n'épargnera personne.
Première peur.

L'attente est souvent l'apanage des films d'horreurs, aboutissant à un pétard mouillé. Ici ça monte, ça monte, ça monte... et ça ne descend pas. Lors de la vraie confrontation avec la menace, on n'a pas envie de rire face au gore ou de critiquer les réactions des personnages, on est mortifiés. Quand Jay rencontre la chose dans sa cuisine, la vision est cauchemardesque, impossible de s'en détourner, au-delà de la fascination morbide c'est véritablement l'envie et la curiosité d'aller au plus profond de sa peur qui nous fige sur place. Quelques secondes, pas de jump scare, un plan fixe sur l'horreur ultime. Grandiose. Et ça ne s'arrêtera jamais.
Deuxième peur.

Mais là où It Follows écrase tous ses concurrents, c'est dans la volonté de na pas utiliser de la pellicule juste pour montrer l'horreur comme un divertissement, vite vu vite oublié. Il filme Détroit aussi bien, voire peut-être mieux que Jarmusch. Il filme surtout des adolescents intelligents, soudés, qui ont peur. Peur de la chose. Mais aussi peur de devenir adulte, de devenir responsable. D'ailleurs pas d'adulte dans ce film, à part matérialisés par la chose. Des ados livrés à eux mêmes, ne rendant de compte à personne, vivant ce rêve (ou cauchemar) éveillé. Le film n'est pas une allégorie des MST, ou un bête teen movie: il représente la fin de l'enfance, de l'innocence, et les ados du film semblent en avoir peur. Ils se souviennent de leur enfance, ils s'en moquent, mais on sent qu'ils la regrettent, et ont peur de cet avenir pesant, inéluctable et sourd. Jay se sent devenir femme, et devant cette chose dans la cuisine, symbolisant la déchéance, la destruction et la décrépitude, elle s'enfuit dans un parc pour se poser sur une balançoire, sentant que ses amis ne la comprennent pas, ne voient pas ce qu'elle voit. Quand elle contamine un de ses amis, lui jouera au beau rebelle, "même pas peur", "je n'y crois pas", il fera l'autruche et ne tiendra pas 5 minutes. Ce film ne traite pas d'une génération précise, avec sa volonté de brouiller les pistes quant à l'époque exacte durant laquelle se déroule l'histoire, il souhaite filmer une thématique universelle.
L'apogée du film, quand les personnages veulent se débarrasser de la chose, a lieu dans la piscine ou Jay a embrassé un garçon pour la première fois. Retour aux sources pour faire une catharsis ?
Troisième peur.

It Follows est à la fois un film anxiogène et planant, beau et horrible, jeune et adulte. Une claque.

Créée

le 13 févr. 2015

Critique lue 458 fois

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