C’est une catharsis de la catharsis : une catharsis esthétique de la catharsis politique. La catharsis politique, c’est l’“opritchnina” bolchévique ; toutes les révolutions en passent par là – et d’abord la nôtre : épuration féroce, forcément brouillonne, forcément épouvantable, forcément “débordée”, parce que les traîtres sont légions, la révolution ultra-précaire, et la menace extérieure imminente. Des innocents y passent, hélas, mais beaucoup de coupables aussi. Voilà en quoi c’est une catharsis : on expurge le Mal, on fait sortir le pus, la bile, on fait rendre gorge au Grand Malade (la société), par le moyen de la violence, par la mise au jour, l’EXPLICITATION, de l’ultra-violence qui jusqu’ici courait sous-jacente, et donc rongeait par en-bas, ou de l’intérieur, le Grand Malade.
Mais cette expurgation transforme le purgateur : pour réaliser efficacement sa purge, il doit connaître ses ennemis : sentir comme eux, imaginer comme eux, penser comme eux ; s’identifier à eux, DEVENIR comme eux ; ne pas redouter le regard du fond de l’abysse, parce qu’il doit lui-même devenir ce regard du fond de l’abysse. Il doit se faire monstre pour tuer le monstre, bête pour massacrer la bête.
Et là intervient la seconde catharsis : Eisenstein montre cette transformation du purgateur ; ce faisant il offre au purgateur réel un miroir, non pas qui l’avilit, mais qui le LIBÈRE. Le purgateur réel n’a plus besoin d’assumer RÉELLEMENT la transformation qu’opère en lui l’expurgation, mais celle-ci est RÉFLÉCHIE et comme “capturée” dans ce miroir vivant qu’est l'œuvre d’art. En somme, “Ivan le Terrible”, c’est une sorte de “portrait de Dorian Gray”, mais qui n’aurait rien de diabolique : ce portrait n’est pas là pour prendre au piège le modèle réel, mais pour prendre au piège seulement son reflet ; son reflet n’est pas une arme soigneusement dissimulée puis renvoyée au modèle pour qu’il succombe d’effroi devant tant de laideur ; mais un secret terrible enlevé à la réalité et laissé à son pourrissement mais seulement derrière l'écran ; inoffensif, ainsi.
Dit autrement :
L’opritchnina (ou Terreur, ou Grande Purge, ou saignée, ou catharsis…) est inévitable ; celui qui l’opère se sacrifie ; il donne son corps ; mais l’artiste le lui restitue soudain, en capturant dans le reflet esthétique l’aspect de ce corps qui porte sur lui le fardeau du côté monstrueux de l’opritchnina. Ivan souffre, et vit, exacerbés, les états d’âme relatifs à son affreuse besogne, pour que Staline, lui, puisse agir, rapidement, efficacement, sans perdre de temps – et gagner la guerre.