Jeunesse (Le Printemps)
7.5
Jeunesse (Le Printemps)

Documentaire de Wáng Bīng (2023)

On l’oublie souvent, il faut le rappeler tout autant : en révélant des espaces restés insoupçonnés du flux audiovisuel mondialisé, le cinéma documentaire offre parfois les dystopies les plus frappantes. Sur ce point, Wang Bing n’en est pas à son coup d’essai, qu’on pense à l’hôpital psychiatrique d’À la folie ou aux cavernes troglodytes abritant, loin de toute notion de civilisation, le protagoniste de l’Homme sans nom. Cinq années de tournage auront été nécessaires au cinéaste chinois pour accoucher de ce fantastique Jeunesse – annoncé comme le premier volet d’une trilogie – et épuiser la matière cinématographique offerte par la ville de Zhili, cité-dortoir dont chaque immeuble, couché sur l’horizon grisâtre, dissimule une multitude d’ateliers textiles où jeunes filles et garçons consument les feux de leur vingtaine au rythme si particulier des machines à coudre.


Parce que les ateliers forment un système analogique, situé en dehors des réseaux numériques, l’argent est le motif invariable de Jeunesse, où il apparaît constamment sous sa forme la plus élémentaire. Le billet régit tous les rapports, passe de main en main, anime toutes les conversations. Salaires, avoirs, dettes, acomptes, économies : le « doux » commerce est pris d’une fièvre langagière, à mesure que les échanges se multiplient et que les négociations se durcissent – il faut voir la femme d’un patron, outrée par une demande d’augmentation, se mettre à vertement insulter les ouvriers, avant de leur rappeler les quatre jours de congé gracieusement accordés. Par le prisme de la caméra, cette mise en scène des transactions matérialise et fixe les conditions d’existence dans le spectre du visible. Les doigts parcourent les liasses, en même temps que chacun fait ses comptes, qui débouchent inévitablement sur un terrible constat, d’autant plus définitif qu’il s’accompagne de la précision diabolique des mathématiques. Pour le prix d’une vie, ou d’une survie, tous conviennent – calculette à l’appui – que ce n’est pas assez, mais reconnaissent aussi que c’est déjà ça, ou mieux que rien.

Cité-Dortoir

Le film, même dans ses longueurs, n’en finit jamais de nous passionner, raccordant par des opérations de montage une conception mécanique des phénomènes de production – répétitions de gestes réflexes exécutés à une vitesse dépassant l’entendement – et le bouillonnement chaotique d’une jeunesse emplie de désirs, qu’ils soient sentimentaux, charnels ou mercantiles. On se drague (un peu), on fume (beaucoup) et on se taquine (toujours), manière de partager bon gré mal gré une infortune commune qui se prolonge dans la nuit et la relative intimité des dortoirs collectifs. Toute cette vie affective, faite de brefs béguins et de petites chamailleries, donne des séquences d’une réjouissante impudeur. Une étreinte maladroite, une proposition prononcée à demi-mot, un repas partagé entre deux lits superposés : autant de fragiles résistances qui prennent chez Wang Bing la forme durable d’une vérité universelle, chaleureuse et sincère.


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le 13 févr. 2026

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