En 1942, en pleine guerre mondiale, Ernst Lubitsch ose l’impensable : tourner une comédie sur les nazis. Et c’est tout le génie du cinéaste que de transformer un sujet explosif en une satire d’une audace folle, à la fois drôle, cruelle et d’une intelligence redoutable.
To Be or Not to Be incarne parfaitement la fameuse "Lubitsch touch" : un mélange d’élégance et d’ironie, une manière unique de traiter le tragique par la légèreté, sans jamais en amoindrir la portée. Lubitsch ne cherche pas à adoucir son propos, il ridiculise frontalement le régime nazi, en fait une farce grotesque, mais avec une précision d’orfèvre. Sa comédie devient alors une arme : rires et dialogues raffinés y remplacent la haine, et le théâtre se fait terrain de résistance.
Ce qui impressionne encore aujourd’hui, c’est la maîtrise du ton. En un plan, Lubitsch passe du burlesque au drame, du rire à l’inquiétude, sans rupture. Le film tient sur ce fil ténu entre le tragique et la légèreté, et il le fait avec une grâce désarmante. On sent derrière chaque gag une conscience aiguë du danger, une humanité immense, et cette croyance dans le pouvoir de l’esprit face à la barbarie.
La mise en scène, faussement simple, est d’une efficacité redoutable : un découpage fluide, des enchaînements rapides, des ellipses parfaites. Lubitsch fait du rythme une arme comique, et du jeu un espace de liberté. La mise en abyme du théâtre, ces acteurs jouant des acteurs pour sauver leur vie, dit tout de sa vision : l’art comme refuge et résistance.
Et puis, il y a Carole Lombard. Dernier rôle avant sa disparition, elle irradie l’écran. Fine, drôle, indépendante, elle incarne à elle seule tout ce que le film défend : la grâce face à la peur, l’intelligence face à la bêtise. Jack Benny, irrésistible en acteur jaloux et cabotin, lui répond avec justesse, et l’ensemble de la troupe donne au film un équilibre rare entre comédie et émotion.
Drôle, vif, audacieux et d’une modernité éclatante, To Be or Not to Be est plus qu’une comédie : c’est un acte de foi dans le pouvoir du rire. Lubitsch y signe un sommet de finesse, où la dérision devient l’arme la plus noble contre la folie des hommes.