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le 8 oct. 2019
SuivreRenouvelle Hollywood?
Le succès incroyable de Joker au box office ne va pas sans une certaine ironie pour un film qui s'inspire tant du Nouvel Hollywood. Le Nouvel Hollywood, c'est cette période du cinéma américain ou...
JOKER : le chaos produit le chaos. Comment générer de l'ordre dans un monde instable ? Dans le second volet de la trilogie de Nolan, l'attribut du joker, un paquet de cartes, symbolise le hasard, l'anarchie. Dans le film de Todd Phillips, c'est le flingue et la carte de handicap. On est dans une vision davantage psychotique. Le personnage est encore plus insaisissable, imprévisible. La carte à jouer d'un paquet de 54, une carte aux contours indéfinis. Un élément précaire, isolé, prêt à tout renverser sur la table de jeu.
En deux heures, l'humanité du Joker a le temps de faire surface, mais elle surgit de manière aléatoire, comme un soleil fragmenté par des nuages, et c’est tout juste si l’éclat de ce soleil ne paraît pas terne. Apparaît alors la vision éclatée d’un être humain éparpillé par les aléas de la vie. Tout le film – toutes les scènes –, bien qu’écrit linéairement et de manière cohérente, se bâtit sur ce puzzle aux mille pièces jonchées sur le sol. Un puzzle qui ne tente même pas de se renconstruire, ni de faire l’effort de recoller chacun de ses infimes parties, mais du moins qui essaye de ne pas trop se laisser emporter, et encore moins éparpiller, par le vent de désordre qui règne sur la ville. Chaque humain, aussi faible et névrosé soit-il, essaye de survivre, de réagir, de se questionner, soi-même et le monde autour. Et quand il ne reste plus grand-chose à faire, il y a le rire.
Le rire comme réaction spontanée de l’humain. Face à une incompréhension, un choc, un malaise, le rire surgit par automatisme, mécanique naturelle du corps humain qui tente de se débarrasser d’une tension. Le rire du Joker est malsain, peut-être symptomatique de sa maladie (maladie dont on se sait d’ailleurs pas si elle est issue d’une condition sociale ou simplement naturelle), mais il vient en réaction au monde qui l’entoure. Il vient quand une femme est à deux doigts de se faire agresser dans le métro, il vient pour gérer un bide sur scène. Le rire fou (et non le “fou rire”), le rire incontrôlable, le rire malade, le rire qui pleure, le rire qui souffre. Le rire est aux larmes ce que le sourire est à la tristesse. Juste une autre espèce de masque. Le joker vit dans ces deux polarités, mais il le vit quasi simultanément. Il n’y a qu’à chercher dans le jeu des acteurs qui mêlent rires et larmes, jamais une interprétation n’a su mêler les deux comme l’a fait Joaquin Phoenix. Dans quelle position se trouve-t-il émotionnellement, est-il heureux ou malheureux, est-il les deux en même temps ? Insaisissable. On ne le saura jamais, et on regardera toujours là il ne faut pas regarder. De la même manière qu’un bon artiste, selon je-ne-sais-plus-qui, est toujours là où il faut quand il ne faut pas, et là où il ne faut pas quand il faut, le Joker, dans ce film, semble toujours heureux quand il est triste, et triste quand il est heureux. Mais est-ce qu’il brouille les pistes volontairement ou est-ce qu’il est simplement le miroir d’une suite d’événements extérieurs regrettables ? Pour moi c’est une des question les plus importantes dans le film. Où mettre le curseur entre “Faut Pas Chercher C’est Un Malade Mental” et “La Société A Produit Cette Carte Car La Société Produit Du Chaos” ? Mais je crois qu’on n’aura jamais la réponse, et c’est ce qui fait la beauté de ce personnage. C’est l’angle mort de nos comportements sociaux et psychologiques. C’est le rebut qu’on ne veut pas regarder en face mais qui nous fascine tout autant, peut-être parce que précisément on a choisi de l’écarter (fruit d’une “liaison dangeureuse” dans une maison de riches). Le Joker joue-t-il de ça ? Une part importante du film est consacrée à la recherche de son passé. Il est comme tout le monde, sensible, intelligent, il veut savoir d’où il vient, ce qui l’a construit. Et puisqu’il sait que quoiqu’il fasse, rien ne le sauvera de ce statut de pariah, il prend la vie entre ses mains – un flingue dans l’une, une carte handicappé dans l’autre – et écume les cabarets de comedy club en quête d’un public qu’il pense pouvoir se mettre dans sa poche de clown. Il a peut-être l’audace de croire que la scène préservera sa solitude imposée, tout en le plaçant au rang d’artiste adulé ; une manière de rendre son sort plus supportable. Une manière de catalyser sa maladie en art.
Le Joker subit, et le Joker réagit. La société a tiré cette carte du paquet, à lui maintenant de “jouer”. En se construisant socialement et personnellement, il décide de sa vie. Son arme la plus puissante est son rire. Rectification : c’est sa seule arme. Privé de tout contact sain avec l’autre, avec la société, il reste l’humour. Que l’humour soit mauvais ou douteux n’est qu’un détail. L’important est qu’il garde pied et que même parmi les troubles qui l’environnent, il réussisse à “communiquer”. Le fait est que les conséquences sont désastreuses, que ses tentatives mènent à des drames. L’handicapé social qui joue avec le rire de sa main droite montrant la carte handicapé, jouera bien vite avec la violence de sa main gauche qui appuiera sur la détente du flingue. Cela fait partie de sa nature. Mais il aura essayé le rire avant le drame. Ce film met bien en avant ce fait, la lente progression vers l’effondrement part d’une origine simple : le Joker a bel et bien essayé de toucher son public, la société. Le portrait du dépressif est ainsi magnifiquement brossé.
Par moments, je pense que la maladie du Joker est entièrement conditionnée socialement, par moments je pense qu’il est intrinsèquement niqué de la tête. Et à mon avis, c’est le mécanisme qui traverse la tête de tout dépressif suicidaire. Tout dépressif oscille entre “je suis une merde” et “les autres sont des connards”. Dans le premier cas, le suicide serait une libération, dans le second cas une accusation. Le résultat est le même, mais le film dépeint ceci de manière magistrale. À aucun moment il n’est explicitement dit pourquoi le Joker est dépressif. À aucun moment. Tout ce que l’on voit à l’écran, ce sont les ballottements, des mimiques de suicide, des tentatives de communication par le rire, des fantasmes. Le Joker est constamment dans la réaction.
Entre parenthèse, il joue aussi sur le fil du rasoir entre le sérieux et le léger. On ne connaît jamais ses intentions. On se doute que son passé en tant que fruit d’une liaison honteuse est un des ressorts de son mal-être, c’est là le mythe fondateur du personnage, mais pour moi ça ne justifie pas les conséquences dramatiques qui s’ensuivent. Son passé personnel est un déclecheur, certes, mais le réalisateur a surtout voulu montrer la résonance de ce type de personnalité sur le monde environnant, comment on le perçoit, comment on le “lit”, comment on le gère. Bref, toutes les questions associées aux troubles mentaux. Le spectateur tente de naviguer au sein de ce désordre.
Et c’est tout ce désordre qui fait le charme du film. Le spectateur, comme le Joker, est ballotté entre tous ces sentiments contradictoires. À quoi se fier ? À quelle émotion ? Finalement, nous sommes reclus dans notre position de spectateur, impuissants face à la maladie mentale, fascinés par le délitement psychologique. Nous sommes pris au propre piège de ce personnage emprisonné en lui-même, incapable de sortir la tête de l’eau. Et je suis prêt à parier gros que plus d’une personne dans la salle s’est demandée si elle aussi n’était pas un peu comme le Joker, incapable d’évoluer sainement dans un monde qui glorifie l’individu pour mieux l’écarter, pour mieux ne pas le comprendre. De la même manière que l’on fabrique une carte aléatoire dans un paquet ordonné, nos sociétés choisissent des individus à sacrifier sur l’autel de l’ordre. Le risque c’est que cela devienne fragmentaire et que tout le monde devienne un Joker. Un monde où chacun est enfermé en soi et tente d’accéder à l’autre maladroitement. Vous avez dit “réseaux sociaux” ? (Le Joker dans le cabaret, à la recherche de gratification par le rire, à la recherche de likes. Et quand il rigole tout seul, c’est qu’il s’est liké lui-même.)
Ce film n’est pas une apologie de l’individualisme, c’en est une dénonciation, une description, ses conséquences. Et libre à nous de comprendre d’où il vient, d’interpréter qui en sont les architectes, si architectes il y a.
Le monde naît du chaos. Il reviendra au chaos. C’est pourquoi il est caché partout, car il peut repartir à tout moment, en un souffle le château de cartes peut se retrouver par terre. Le personnage du Joker, c’est le chaos incarné, le chaos conscient de lui-même, malgré son déficit cognitif. C’est un personnage ambigu, à la fois soumis à la fois dictateur, à la fois triste à la fois heureux (jamais aucun acteur n’arrivera à mes yeux à produire ce rire guttural incompréhensible), à la fois conscient (de ses actes) et inconscient. Il est le produit de la société qui le conditionne et des émotions qui le traversent. Le joker est-il conscient de lui-même ? Oui et non.
Il est à la fois distant de lui-même et à la fois lucide. Distant car régi par des lois qui le dépassent, lucide car tous les fous le sont, en tout cas parmi les plus dangereux. C’est Zola qui parlait de la folie lucide en mentionnant que les sujets étaient dotés de la même quantité de “raison” que la plupart des individus.
Le Joker est anarchique, instable, imprévisible, insaisissable, c’est un fou.
Il est manipulateur, mais il est aussi manipulé.
Le cabaret est sombre,
le Joker se tient devant le micro,
les gens le scrutent dans l’ombre,
et lui cherche un rire, cherche ses mots.
Le joker rigole
Seul
Le public se désole
Seul
Quand le projecteur guillotine le fou
Personne ne voit le bourreau
Ni le monde fou,
le chaos
Créée
le 10 oct. 2019
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8
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