Les réadaptations cinématographiques suscitent presque toujours la controverse. Plus une œuvre est chère au public, plus celui-ci se montre exigeant vis-à-vis de son adaptation. L’exemple du film d’animation 3D Le Secret de la Licorne de Steven Spielberg est révélateur : certains spectateurs lui ont reproché de mélanger plusieurs albums d’Hergé, altérant ainsi l’histoire originale. Pourtant, s’il avait suivi scrupuleusement le déroulement de la bande dessinée, d’autres auraient sans doute déploré un manque d’originalité, en arguant qu’il ne s’agissait que d’une simple transposition de la série animée. Autrement dit, quelle que soit l’approche retenue, les avis divergent inévitablement.
C’est pourquoi il convient de rappeler ce que signifie le terme « réadaptation » : il ne s’agit pas d’une reproduction à l’identique, mais d’une transformation. Adapter un livre, une bande dessinée ou une pièce de théâtre au cinéma implique nécessairement des choix — coupes, réécritures, voire réinterprétations entières — en fonction de la vision du réalisateur et du contrat qui l’y autorise.
Dans le cas de Joker : Folie à Deux, il est peut-être plus juste de parler d’« inspiration » que de « réadaptation ». Dès le premier opus, Todd Phillips avait annoncé la couleur : loin de se contenter d’un récit super-héroïque classique, il avait construit un univers original autour du personnage, affranchi des codes traditionnels de DC. Le public s’attend à voir le Joker, mais le réalisateur choisit de nous montrer davantage Arthur, l’être humain derrière le costume qui amuse. Cette démarche, audacieuse, permet une lecture nouvelle du mythe du Joker, qui gagne ici en profondeur psychologique.
Ce second volet pousse encore plus loin cette exploration. Ceux qui s’attendaient à des affrontements spectaculaires,à une évasion incroyable ou à l’apparition de super-pouvoirs seront inévitablement déroutés. Le film se situe sur un tout autre terrain : celui du drame psychologique et de l’introspection. En ce sens, il se distingue non seulement des adaptations de comics habituelles, mais aussi de son prédécesseur !
N’ayant moi-même jamais lu les comics, je me suis approché de ce film avec un regard « vierge ». Pris comme une œuvre autonome, Joker : Folie à Deux constitue une réussite indéniable. La fin, sans la dévoiler, prolonge d’ailleurs cette logique en laissant place à l’interprétation, invitant chaque spectateur à projeter sa propre lecture.
Le choix d’en faire une comédie musicale a pu surprendre, mais il s’avère particulièrement pertinent. Il permet d’éviter la redite par rapport au premier film et ouvre de nouvelles voies narratives et esthétiques. La magnifique BO avec les orchestres lives et la voix de Lady Gaga enrichissent considérablement l’expérience. Certes,j’ai pu lire que certains spectateurs jugeaient les séquences chantées monotones en raison des plans fixes sur les acteurs. Pourtant, opter pour des mouvements de caméra complexes ou pour l’apparition soudaine d’un chœur aurait manqué de cohérence. Le réalisateur choisit au contraire de mettre en avant la sincérité des émotions à travers la musique, sans artifice inutile. Autrement dit : lorsque Joker est triste, il ne danse pas ; et s’il ne danse pas, la caméra n’a pas vocation à s’agiter.
À l’inverse, d’autres séquences laissent pleinement place à l’exubérance, à la folie ou à la joie du personnage, arrivant toujours au moment juste et offrant au spectateur un peu de spectaculaire.
Les interprétations des acteurs méritent également d’être grandement saluées. Lady Gaga confirme avec brio, après A Star is Born et House of Gucci, la solidité de son jeu dramatique. Quant à Joaquin Phoenix, il bouleverse une fois encore par la puissance magistrale de son incarnation, poussée jusque dans une nouvelle transformation physique… Chapeau bas. Une mention spéciale également à son interprétation de Ne me quitte pas de Jacques Brel, mêlant anglais et français : ce passage est une pure merveille.
Il faut enfin souligner que ce film ne relève en aucun cas de la catégorie « Marvel/Action ». L’aborder sous cet angle ne peut que conduire à une déception. Il s’agit bel et bien d’un objet hybride : comédie musicale, drame psychologique, thriller. Sa singularité est sa force, mais elle explique aussi pourquoi une partie du public, attachée à une vision plus conventionnelle du Joker, a pu se montrer réticente. Or, comme le démontrait déjà Frank Capra dans ses films,une œuvre ou une personne peut être injustement discréditée par un simple enchaînement de critiques négatives.
Peut-être n’est-ce alors pas tant le film en lui-même, mais bien la manière dont on choisit de l’aborder — l’attente que l’on projette, l’énergie avec laquelle on entre dans la salle, et surtout le « pourquoi » de notre regard — qui influencent sa véritable valeur.