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le 19 avr. 2018
J'ai découvert ce film (et le roman) il y a plus de 30 ans et j'y reste profondément attachée. Viscéralement, même.
D'abord, je le trouve visuellement fascinant, par sa beauté et sa laideur mêlées. Bresson a choisi Equirre (et ses environs) dans le Pas-de-Calais comme lieu de tournage, un endroit qui respire l'authenticité avec ses chemins boueux, ses maisons rustiques, son église, son château et parc. Un village de campagne anonyme, sans beauté particulière, sinistre en hiver. Mais Bresson filme la campagne austère et déprimante du Pas-de-Calais dans un noir et blanc - ou plutôt un noir et gris - somptueusement triste qui finit par envoûter. Les fondus au noir qui rythment le film contribuent à l'ambiance hypnotique et mélancolique.
Dans ce cadre on ne peut plus authentique et réaliste (pas de scène en studio), Bresson ajoute des éléments à l'opposé du réalisme : la voix off juvénile et monotone du curé d'Ambricourt qui introduit ou conclut chaque scène et le jeu à la limite de l'inexpressif des acteurs. C'est très particulier, et même insupportable pour certains, comme peut l'être pour moi une comédie avec Jim Carrey. Ce non-jeu contribue à la sensation de "rêve" hivernal éveillé, d'engourdissement que j'éprouve à chaque visionnage. Bresson, comme Chaplin, filme avec réalisme la laideur et la misère d'un lieu, sans pour autant oublier la beauté formelle, sobre mais évidente. La ressemblance s'arrête là, car le non-jeu des acteurs de Bresson est à l'opposé du jeu hyper expressif de Chaplin.
Sur le plan sonore, Bresson, outre la voix off omniprésente et la musique, utilise abondamment les bruits naturels de la campagne : le bruit des roues des charrettes qui traversent régulièrement le champ, les aboiements, les portes qui s'ouvrent ou se ferment. Mais tous ces bruits sont amplifiés, en particulier celui des charrettes. On a l'impression de percevoir ces sons avec une acuité exacerbée.
C'est comme si Bresson voulait nous mettre dans la peau et la tête du curé fraîchement débarqué en terre hostile. Il amplifie l'inhospitalité du lieu et des habitants par le traitement visuel et sonore. La campagne paraît encore plus sombre, boueuse et désolée que dans la réalité et le moindre son agresse l'oreille et paraît menaçant. Les habitants ne sont pas plus accueillants. Réservé, de santé fragile mais plein de bonne volonté, le jeune homme a du mal à s'imposer et commence à douter de ses capacités. Il doit affronter la méfiance des habitants, puis la malveillance et les ragots. Seuls le vieux curé bourru du village voisin et un vieux médecin cynique lui apportent leurs conseils. Malgré ses efforts, son église reste désespérément vide et il est mal accueilli dans les fermes avoisinantes. Même les enfants se moquent de lui au catéchisme.
Le film parle beaucoup d'alcoolisme : celui supposé du curé (son estomac ne supporte que le vin) qui alimente les ragots et surtout l'alcoolisme atavique, régulièrement abordé par le curé de Torcy ("On est tous fils d'alcooliques !") et le médecin. La réalité de la campagne est là, dans toute sa crudité et sa violence.
La mort plane sur le film, comme un ciel lourd. Le médecin se suicide, la comtesse du village vit enfermée dans le souvenir de son fils mort et a perdu la foi, sa fille rebelle menace de se tuer et de se damner. Le curé lui-même a des pensées suicidaires qu'il n'ose écrire dans le cahier d'écolier qui lui sert de journal intime. Mais ses malheurs ne s'arrêteront pas là...
J'aime ce curé, très touchant dans sa maladresse et sa naïveté. Le film - et le roman - le compare régulièrement à un enfant. Le curé de Torcy et la comtesse le perçoivent comme tel. Un autre personnage à la fin le compare aussi à un légionnaire.
Pour jouer ce "légionnaire" du Christ, cet "enfant" maladroit et entêté, Bresson a choisi Claude Laydu (23 ans) et ses grands yeux sombres qui lui mangent le visage (on dirait un personnage de manga ^^) et c'est un choix miraculeux - sans jeu de mot. Il a le physique fragile, la voix douce et le regard triste et volontaire du curé d'Ambricourt. Il traverse le film avec une grâce venue d'un autre monde, en contraste complet avec la rudesse des villageois. Malgré son courage, on sent que sa présence n'est qu'éphémère.
J'aime aussi Nicole Ladmiral, 20 ans, fascinante de machiavélisme et de rage contenue. Elle-même se suicidera huit ans plus tard, ce qui ajoute à l'ambiance funèbre du film.
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le 28 déc. 2025
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