Et pour ce soir (oui, ça faisait un bail) :
JSA, 2000, de Park Chan-wook, avec un Song Kang-oh toujours aussi bon !
Synopsis diplomatico-explosif : Octobre 2002, sur la frontière entre la Corée du Nord et du Sud, un échange de coup de feu déchire la nuit. Deux soldats nord-coréens sont abattus et un soldat sud-coréen est retrouvé blessé, essayant de retraverser le pont séparant les deux pays ennemis pour rejoindre le sud. Enorme tension politique qui risque de raviver une guerre qui ne dort que d’un seul œil, les deux pays arrivent à se mettre d’accord pour qu’une enquête internationale soit menés sous l’égide de la Suisse et de la Suède, avec l’arrivé de l’officier Sophie Jean, d’origine coréenne pour mener l’enquête. Du côté du sud, un soldat mutique et choqué. Du côté du nord, un survivant blessé. Deux compte-rendu qui se contredisent totalement. Que s’est-il réellement passé cette nuit-là, qui des deux rapports ment et surtout pourquoi ce mensonge ?
Il y a 9 ans de ça, j’ai découvert un réalisateur du nom de Park Chan-wook. Un type que je connaissais à peine me prête un DVD d’un film intitulé Old Boy en me disant que c’est un film incroyable. Difficile d’imaginer pour moi que j’allais prendre une des plus grosses claques de ma vie de cinéphile ce jour-là. Après avoir vu ses autres films, j’ai découvert qu’il s’est fait connaître grâce à un certain JSA. Je commençais à l’époque ma collection de Blu-ray et je découvrais attristé qu’il n’existait pas en France de version HD du film. Seule une magnifique version coréenne existait dans ce format, à un prix indécent, naturellement. Et un jour, les p’tits gars de la boite de production « La Rabia » se sont mis à sortir des éditions exceptionnelles de films de réalisateurs coréen aussi brillant que Bong Joon-ho avec une promesse : sortir une belle réédition de JSA, un jour. Et ce jour est arrivé très récemment, avec une merveilleuse édition contenant le film, une tonne de bonus et également le storyboard complet du film, passionnant à lire. Du coup, j’ai enfin l’occasion de mater ce film qui me faisait de l’œil depuis des années.
Alors, déjà, le film part sur un très bon point pour moi : c’est une forme de whodunit où on sait déjà ce qu’il s’est passé mais où l’histoire va suivre tout d’abord un trajet linéaire dans le temps (accident frontalier à arrivé de l’officier suisse à interrogatoire des deux soldats du nord et du sud), puis retour dans le temps où on revient presque un an en arrière, re-trajet linéaire du temps jusqu’à cette nuit d’octobre et enfin, dernier temps où le film revient dans le présent du premier acte pour revenir une dernière fois à la nuit de l’accident et enfin tout révéler. Ce genre de structure de film nécessite d’être méticuleux pour ne pas perdre le spectateur. Donne lui trop d’information et il se perdra dans l’histoire. Donne-lui-en trop peu et il s’ennuiera. La, l’équilibre est bien atteint. Chaque chose raconté se vérifie dans l’un des actes du film (par ailleurs, le découpage en trois actes est très clair ici, chacun étant titré, le premier étant Area, le deuxième Security et le dernier Joint, soit les initiales du titre et le nom de la ligne entre nord et sud).
C’est également un film ancré dans un réel qui, signe des films qui se bonifie avec l’âge par leurs aspects prophétiques (Un événement un peu semblable d’accrochage nord-sud s’est reproduit en 2017, et la situation politique très complexe avec Trump et Kim Jung-un favorise les risques de débordement aux frontières), semble être toujours d’actualité, 20 ans plus tard. Et le pire, c’est que ce n’est pas la seule grande force du film, il en a trois autres.
Tout d’abord, ses acteurs, et notamment Song Kang-oh que tout le monde a vu dans Parasite (il joue le père de la famille pauvre) qui est absolument brillant dans son rôle de soldat nord-coréen tout en sympathie qui va progressivement être rattrapé par la réalité de ce monde. J’entends parfois des gens critiquer le jeu des acteurs asiatiques, pensant faussement qu’un acteur asiatique joue forcément comme dans le théâtre Kabuki, ce type de pièce où l’on surjoue beaucoup. D’un, c’est franchement méconnaître le cinéma asiatique, de deux ça dénote, au mieux, une très grande naïveté et maladresse, au pire, un certain racisme ordinaire. Là, tout est dans la retenue, la nuance et les regards. Le propre de Park Chan-wook, c’est que ses acteurs en disent nettement plus avec leurs regards qu’avec leurs mots. D’ailleurs, pour comparaison, rappelez-vous le regard face caméra de Song Kang-oh à la fin de Parasite, vous verrez de quoi je parle.
Ensuite, la réalisation est super inventive, s’amusant à faire des fondus sur des formes pour passer d’une scène à une autre, passant de la forme d’un toit arrondi à un parapluie vue du ciel. Ou ces plans de caméra autour d’une table où l’œil du spectateur tourne autour de ladite table, dans un sens du timing assez parfait pour que le moment le plus important de la réplique de chaque personnage soit accompagné d’une vue sur ce dernier. Et ces jeux de lumières aussi qui se répondent. Bref, c’est du tout bon !
Enfin, ce film raconte quelque chose qui le dépasse infiniment. Il dépasse infiniment ses personnages, ces soldats qui sont pris dans un engrenage infernal d’une haine entre deux pays, entre deux systèmes. Pas de vision manichéenne pro-sud dans le film, ni pro-nord non plus. Ici, c’est simplement l’histoire d’hommes séparé par une ligne imaginaire tracé sur un globe, déchirant en deux un peuple avec la même langue, déchirant des hommes entre la peur que l’autre attaque en premier. Cette peur qui pousse à haïr sans se demander pourquoi on fait ça, pourquoi on déteste au point de vouloir tuer l’autre par sécurité, pourquoi on continue d’alimenter cette machine. Pris dans un engrenage d’une complexité sans mot pour la décrire, la réalité s’écroule sur les épaules de ces hommes qui, lorsqu’ils s’extirpent de cette haine pour discuter, s’amuser comme des enfants et créer des liens réels d’amitiés, finissent soudainement dans un déchaînement de violence où lon espère de tout cœur que l’autre nous le pardonnera. C’est du très grand cinéma qui mérite AMPLEMENT une heure et cinquante minutes de votre vie. 9/10