June & John
4.3
June & John

Film de Luc Besson (2025)

June & John représente, malheureusement, la quintessence du cinéma proposé par Luc Besson ces dix dernières années : on y retrouve ce qu'il fait de mieux, et ce qu'il fait de pire.

Commençons par le positif.

Besson sait filmer, il a toujours su filmer. Et ce film ne fait pas exception. Il suffit pour s'en convaincre de regarder les trente premières minutes, ou même le premier plan : ce personnage, de dos, face à la verticalité du monde qui l'entoure. Et ces trente premières minutes ne sont qu'un développement de ce premier plan. John est en effet coincé dans un monde où tout n'est que verticalité, un monde duquel on ne sort que par la chute ou par l'ascension. Les gratte-ciel couvrent l'horizon, il n'y a pas d'échappatoires. Les problèmes lui viennent du sous-terrain, les étages du dessus se rappellent à lui, l'horloge au-dessus de sa tête temporise son état d'esprit, le métro sous-terrain représente sa seule issue... A cela s'ajoute ces plans - toujours verticaux - des routes qui se croisent, s'entrecroisent, s'entre-mêlent dans un labyrinthe duquel on ne sort pas ; un labyrinthe dans lequel se mélangent la modernité et la précarité, le luxe et la pauvreté, la réussite économique et les espérances de l'art... Et John, là-dedans, fait semblant de vivre, il attend, comme il le dit lui-même : ses journées se perdent dans la monotonie, l'inexistence sociale et la pression exercée par un patron tyrannique ne souffrant pas dix minutes de retard.

Et ici, Besson excelle. L'image est sublime, les cadrages sont millimétrés, les couleurs sont superbement justifiées et le personnage de John est magnifiquement interprété. Luke Stanton Eddy offre en effet une prestation pleine de justesse, de sensibilité et de naturel. On est donc face à trente minutes d'une rare réussite, et on ne peut que concéder à Besson une grande maîtrise de l'image. C'est beau, c'est propre, c'est symbolique : c'est Besson.


Le problème, c'est qu'après trente minutes, commence à se mettre en place le scénario, et intervient June. Et là, tout s'effondre.

Alors que June devait matérialiser l'irréel dans cette réalité morose et inhumaine, elle ne fait que détruire la cohérence du film et irriter le spectateur. Matilda Price, en effet, est dans un sur-jeu permanent et exacerbée.

Commençons par son arrivée réelle dans la vie de John : elle débarque à son bureau, sans explication, sans que cela ne choque ni les collègues ni le patron qui pourtant se montre si pointilleux sur le retard de ses employés. A tel point que durant quinze minutes, je me suis dit "Non, c'est un rêve de John, il va se réveiller, sinon le film n'a aucun sens". Mais non non... Elle est bien là. Alors qu'elle aurait du s'immiscer dans la réalité pour la détruire et permettre à John de devenir quelqu'un, elle débarque, explose tout, à commencer par la cohérence du scénario. Et on n'aura aucune explication sur le comment elle sait où il travaille (elle a piraté l'ordi. L'ordi de John qui possède encore un téléphone à fil, n'est pas sur les réseaux sociaux, et se déplace encore avec ses attaché-case et ses classeurs... Mouais... Soit.). Vient ensuite la fuite du braquage : elle sort par la porte de derrière. Point barre. Personne n'avait pensé à la faire garder. Puis le chantage au riche, qui accepte de filer l'intégralité de sa fortune aux associations de protection animale sans même chercher à négocier : les douze millions d'un coup ! Pourquoi ne pas tenter un million ? Ou cinq ? Ou six ? Et l'on pourrait continuer longtemps ainsi. Les incohérences manifestes, les facilités et les raccourcis scénaristiques s'enchaînent à faire vaciller la bienveillance du spectateur.

Mais ce n'est pas là le véritable problème. Non, le vrai problème, c'est la morale incarnée par June.

Nous l'avons souligné : June est censée représenter le contre-réel, elle est censée représenter l'ouverture au monde, l'horizontalité. Elle doit détruire ce cadre de travail et de routine dans lequel est enfermé John. On s'attend donc à une destruction de cette société oppressive, fondée sur l'exploitation de John et ce triste monde du travail. Et c'est d'ailleurs le sens de ses déclarations mystico-oniriques. Mais dans les faits, il n'en est rien.

Elle propose une nouvelle vie à John, une vie de rêve, de souhait, de liberté et que fait-elle ? Elle braque les millions de dollars du patron de John, elle squatte une villa de luxe, elle vole une décapotable et part en week-end à Las Vegas dans un Palace. Alors même que son message devrait être "pense en-dehors du cadre, accomplis-toi, concentre-toi sur l'être et non l'avoir", son message se résume en réalité à "Tu veux être heureux ? Sois riche !".

Et là le film s'effondre sur lui-même sous le poids de son incohérence. Plus rien n'a de sens entre ce que June dit et ce qu'elle fait. Elle veut voir la nature ? Elle va voir UN putain d'arbre. Elle est contre la mort des animaux, mais elle mange des burgers. Elle déteste le principe de l'entreprise qui exploite John, mais elle prend son pognon quand même. C'est une morale viciée, bassement capitaliste qui ne représente rien d'autre que la morale du monde duquel vient John ! C'est la morale de ce qui détruit précisément John ! On est dans l'absurdité la plus totale.

Bref, c'est là qu'on voit l'effondrement de Besson : depuis dix ans ses scénarios sont mal pensés, mal fichus, non-terminés. C'est déjà le cas dans Dogman, c'est aussi le cas dans Dracula, on le retrouve ici. On a l'impression que Besson veut faire des films vite, qu'il veut terminer à l'arrache ses scénarios, au détriment de leur qualité. Alors c'est boiteux, c'est incohérent, c'est mal réfléchi : c'est Besson.

June & John est donc bien symptomatique de la crise artistique que traverse Besson. Besson est un réalisateur qui sait foutrement bien filmer, mais qui n'est plus foutu de filmer quelque chose qui en vaille la peine.

Steino
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le 23 févr. 2026

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