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D’un documentaire qui oserait l’hybridation des genres cinématographiques

Soient les faits, historiques  : le 1er mars 2008, Raúl Reyes, né le 30 septembre 1948 en Colombie, devenu numéro deux et porte-parole des Forces Armées Révolutionnaires Colombiennes, est abattu de nuit, en pleine jungle, avec seize de ses compagnons, par la police colombienne et la CIA. Suite à cette intervention aérienne et terrestre, les ordinateurs des FARC sont saisis. Émergent ainsi au grand jour, faisant ensuite l’objet d’une publication livresque, dix années de correspondance, sous la forme de milliers de mails permettant de pénétrer et d’explorer les entrailles de cette guérilla d’une incroyable longévité.


Soit un réalisateur né en 1971, Juan José Lozano, Colombien maintenant exilé à Genève, et ayant une bonne connaissance de son pays d’origine, aux problèmes duquel il a déjà consacré quatre longs-métrages.


Soit un dessinateur et réalisateur de dessins animés genevois né en 1966, Zoltan Horvath, qui croise son génie créatif avec le désir de réalisation de son ami en exil.


Ainsi naît « Jungle Rouge », objet filmique hautement singulier, puisque, suite à un tournage de cinq mois, sur fond vert, dans un studio helvète que les acteurs colombiens avaient rejoint pour la circonstance, dix mois d’animation furent nécessaires, avec une équipe de trente animateurs répartis en deux studios, pour faire exister la jungle autour des acteurs et retravailler jusqu’à leur état de surface, afin que la rupture entre dessin et filmage réel ne soit pas trop nette. En résulte un rendu unique, dans lequel le spectateur devine à la fois la réalité des acteurs et l’étrange « maquillage » dont ils ont fait ultérieurement l’objet ; histoire d’assumer la dimension incontournablement fictionnelle que comporte toute nouvelle approche, toute nouvelle présentation des faits, même si cette recréation est strictement inspirée par l’épluchage des e-mails découverts.


Co-écrit par le réalisateur et Antoine Germa, le scénario accompagne de 2002 à 2008 la petite troupe entourant de près Raúl Reyes (Alvaro Bayona), depuis sa femme, Gloria Marin (Vera Mercado), elle-même fille du fondateur des FARC, Manuel Marulanda, jusqu’à ses lieutenants militaires, féminins comme Eliana (Patricia Tamayo), Yeny (Emilia Ceballos), ou masculins tel Arnobis (Julian Diaz). La lecture des e-mails, souvent en voix off, permet d’entrer dans le discours intérieur du leader, de toucher du doigt ses rêves et idéaux, puis de constater leur évolution vers une paranoïa et un despotisme de plus en plus exacerbés, à mesure que le pouvoir échappe et que le soutien de la population reflue.


Le grand écart entre base documentaire et reconstitution artistique est pleinement revendiqué. À preuve, l’acteur qui incarne Jean-Pierre Gontard, l’envoyé helvète pour les négociations, est Jean-Pierre Gontard lui-même. À l’opposé de ce réalisme poussé à l’extrême, l’animation fait la part belle aux rêves et aux fantasmes, soit pour traduire la folie des grandeurs qui anime Raúl Reyes, lorsqu’il se rêve menant sa lutte révolutionnaire, sur fond rouge, aux côtés de Marx, Che Guevara ou Lénine ; soit pour figurer l’angoisse et même la folie qui montent, à travers ce cauchemar récurrent d’un anaconda géant marbré de rouge et qui menace de l’engloutir.


La jungle elle-même fait l’objet d’un traitement fantasmatique, puisque sa représentation évolue au fil du scénario et des changements de camps des guérilleros : élevée et lumineuse au début, elle s’abaisse, se resserre, s’obscurcit peu à peu, comme un piège qui se refermerait sur la petite troupe traquée. Si l’on songe à « La Jauria », qui sortira le 5 avril 2023, ou encore, dans un tout autre style, au magnifique « Clara Sola », sorti le 1er juin 2022, on ne peut que se réjouir du jaillissement de ce nouveau cinéma colombien ou plus largement sud-américain, qui explore et exploite son propre territoire, en faisant de la jungle, non seulement un cadre, mais une présence animée à part entière.


Juan José Lozano affirme hautement son inscription dans ce nouveau cinéma latino-américain dont il porte fièrement les belles couleurs.

AnneSchneider
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le 5 juin 2022

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Anne Schneider

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