K.O.
4.9
K.O.

Film de Antoine Blossier (2025)

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Pourquoi K.O. incarne le mal français du cinéma d'action

Avertissement: Je préviens les futurs lecteurs de cette critique que j’ai sauté sur l’occasion de la sortie d’un autre film d’action Français raté afin de faire une sorte d’état des lieux tentant d’expliquer (certainement partiellement) l’indigence de ce genre en France. Donc veuillez m’excuser par avance de la longueur de cette critique.


Il faut se rendre à l’évidence, la France a un problème avec le cinéma d’action. De par chez nous ce genre ne prend pas , car mise à part Florent Emilio Siri pour Nid de Guêpes qui avait ses lacunes (le casting) mais des propositions de mise en scène brillantes, certains films de Jean-François Richet (Mesrine surtout) et bien sûr Christophe Gans avec Crying Freeman et Le pacte des loups, pas grand chose d’élaborer à se mettre sous la dent. Malheureusement K.O. ne fait qu’entériner cette réalité. Ce constat a peut-être quelque chose à voir avec une tradition critique qui a catégorisé depuis longtemps ce type de cinéma comme un genre pauvre et dépassé créant ce que l’on peut appeler un véritable biais culturel chez les les critiques, les cinéphiles et les cinéastes.




Origine du rejet critique du cinéma d’action en France

Cette tradition critique, qui a plus ou moins à voir avec la « politique des auteurs » et la Nouvelle vague en France, a défini une sorte de règle morale qui dit en filigrane que l’on ne peut plus faire ce type de cinéma. Il y a des raisons historiques à ça et elles viennent d’une prise de conscience d’un certain cinéma Européen qui au sortir des horreurs de la Deuxième guerre mondiale a décidé de rompre avec le mythe du héros. L’idée était que ce type de cinéma avait concouru, certainement malgré lui, à l’élaboration d’un paradigme qui aurait participé à faire advenir les dérives totalitaires en Europe, ces sociétés mettant en avant dans le cinéma qu’elles promouvaient des figures héroïques nourrissant leurs idéaux nationalistes et totalitaires.  Gilles Deleuze, des décennies plus tard, dans ses deux tomes sur le cinéma (Image-mouvement, Image-temps) est l'un des philosophes à avoir le mieux conceptualisé cette rupture. Dans son premier Tome Image-mouvement, Deleuze catégorise ce type de cinéma comme appartenant au Schéma sensori-moteur, c’est à dire une construction basée sur des dramaturgies classiques, mettant en scène des héros qui « réagissent à une situation et la modifient », et tout ceci soumis à un montage linéaire. Si l’on transpose ce concept au cinéma d’action, ce serait l’action du héros soumise à un montage linéaire qui rend celle-ci sans trop de rupture, comme si elle primait sur toutes choses et triomphait de toutes choses, même du réel.




Après guerre: la fin d’un certain cinéma

A la libération émergea un cinéma, surtout en Italie, qui exprima cette rupture. Le Néo-réalisme Italien, avec comme principal représentant Roberto Rossellini, exprimait un cinéma qui ne croyait plus à ce personnage d’action sensé pouvoir agir sur le monde. Politiquement, philosophiquement, après les destructions, les morts, ces films n’étaient plus trop concevables pour ce jeune cinéma Italien. Deleuze disait d’ailleurs "le cinéma sensori-moteur c’est le vieux style"! Avec ce cinéma naissait donc une nouvelle race de personnages qui était confrontée à des situations qui excédaient toutes actions que ceux-ci auraient pu avoir afin de transformer le cours des choses. Ils devenaient donc plutôt des spectateurs du monde, pas au sens passif du terme, mais au sens d'une action intérieure, d’une intériorisation des choses. Les films de Rossellini qui selon moi correspondent à cette vision sont Allemagne Année zéro et Voyage en Italie.




Nouvelle vague et politique des auteurs

Le néo-réalisme Italien ayant beaucoup inspiré la Nouvelle vague Française, certains courants critiques qui découlèrent de celles-ci furent très imprégnés de cette idée de faillite de ce que Deleuze appellera plus tard le Schéma sensori-moteur et ceci à tel point que se créa comme une chapelle morale et éthique. On se rappelle du détournement par Godard d'une séquence en travelling d’un cowboys américain dont il disait qu’elle n’était pas une image juste, mais juste une image. Ce type de cinéma fut mis à l’écart et cantonné au rôle de divertissement par cette intelligentsia hexagonale. Alors qu’aux Etats-unis n’avait pas eu lieu une telle mise à l’index, en France aimer ce genre de films vous valait des regards condescendants, voire du dénigrement de la part de cette autorité critique et morale (Rohmer dira d'ailleurs plus tard que le cinéma de John Woo était de la pornographie). Les jeunes cinéastes talentueux de cette époque se concentrèrent donc sur un cinéma dépositaire des valeurs de ces instances critiques. Ce qui allait devenir le cinéma d’action Français fut alors laissé aux mains de vieux cinéastes en fin de carrière, Lautner en chef de file, qui mettaient en scène des stars sur leur déclin, Delon et Belmondo, condamnant le genre à des relents réactionnaires.

Pendant ce temps aux Etats-Unis, à la différence de la politiques des auteurs, le Nouvel Hollywood n’était pas qu’une réaction ni une Tabula rasa mais une continuité critique du cinéma classique américain. Des cinéastes tels que John Boorman, Sam Peckinpah, William Friedkin, et le tout jeune Steven Spielberg, sur un ton plus contestataire qu'auparavant, continuaient de raconter l'Amérique et le monde à travers des films faisant appel aux structures du schéma sensori-moteur. C'est au début des années 80 pendant l'ère Reagan, que l'appellation particulière Cinéma d'Action apparut. Quelque chose qui participait du Reaganien "Let's make America great again" produisit une sorte de retour du héros en réaction à ce qu'avait été la défaite au Vietnam et toute la pensée contestataire des années 70.



La mauvaise réponse

Il fallut attendre donc le milieu des années 80 avec Luc Besson pour qu’une réplique à cette relégation du cinéma d’action en France se fasse entendre. Mais le problème de cette nouvelle tendance c’est qu’elle se fit majoritairement en réaction à la critique et au cinéma d’auteur. Il en découla qu’elle produisit surtout un cinéma d’action pubère voire prépubère (rappelons-nous cette scène de Doberman de Jan Kounen où le personnage de Vincent Cassel s’essuie les fesses avec les cahiers du cinéma!) dont l’hexagone n’arrive pas, encore aujourd’hui, à se défaire. Dans le sillage du mogul d'EuropaCorp, nous avons donc vu passer pendant quatre décennies des Jan Kounen, Olivier Mégaton, Mathieu Kassovitz (Les rivières pourpres) et autre Louis Leterrier, qui ont miné le genre par la puérilité de leur vision.

Outre atlantique, en dehors des films d'exploitation, des cinéastes majeurs émergèrent comme James Cameron, Paul Verhoeven et John Mc Tiernan, tandis que nous venant de Hong_Kong, une vague qui allait renouvelé la forme du Cinéma d'action commençait à poindre



K.O ou le pur produit d’un dysfonctionnement

Aujourd’hui en France, nous avons toujours malheureusement à faire à la continuité de l’héritage Besson à travers des réalisateurs comme Franck Gastambide, Guillaume Pierret, et donc plus récemment Antoine Blossier dont le film KO concentre toutes les plaies de ce cinéma hexagonal.

Pour donc finir sur le film qui nous occupe et il faut dire qu’il me rend la tâche malheureusement aisée, tout dans ce film cumulant les scories du cinéma Bessonnien.


Passons tout d'abord à l’image. On dirait du Mégaton tant les couleurs sont saturées et les noirs collés. C’est de l’image « goulue à l’oeil » comme dirait l’inénarrable Romain Gavras, un autre produit de cette génération en un peu plus élaboré, il faut quand même le dire.


La mise en scène et en premier lieu celle des combats: Et bien c’est du basique! Combats frontaux presque toujours en un contre un ou un contre tous (!), donc prédominance du champ contre champ ou des plans serrés. Quelques saillies bienvenues comme ces filés rapides qui suivent les coups de Gane lorsqu’il est pris en sandwich par deux assaillants dans la boite de nuit, mais sinon aucun travail de spatialisation. Blossier ne sait pas rendre un espace, il n’y a que du décors dans son film. Lorsque l’on parle de rendre un espace, c’est la capacité de formuler l’espace pour le rendre tragique, pour en tirer des enjeux, des tensions. Dans ce cas là il faut avoir la capacité par l’action de faire connaître l’espace au spectateur afin qu’il puisse situer exactement les protagonistes. Gareth Evans dans Ravage (lire ma critique) a cette capacité, ce qui est une des meilleures qualités de son film. La seule fois où Blossier donne une indication spatiale aux spectateur est juste catastrophique. Les trois protagonistes principaux tentant de fuir par un couloir du commissariat sont obligés de se replier et s’enferment dans une pièce. Puis tout bêtement ils s’échappent par la porte arrière de cette pièce, porte que leurs assaillants auraient dû sans mal identifier. Blossier ne donne pas beaucoup d’intelligence à ses méchants, ce qui est un vrai problème comme l’avait spécifié Hitchcock. En plus nos pauvres héros en prenant cette porte se retrouvent dans la pièce dont ils se sont précédemment échappés. Ce pourrait être drôle si ce n’était pas ridicule. Et ça montre à quel point Blossier ne considère pas son spectateur, mais bon ce n’est pas grave parce qu’il n’est qu’un adolescent sans exigence qui veut juste voir de l’action « Fun ».


L’histoire: eh bien c’est encore du basique, mais selon moi ce n’est pas rédhibitoire pour un film d’action, je dirais même que pour certains films cela permet de se concentrer plus sur la mise en scène de l’action et même de déployer des styles singuliers plutôt que de passer trop de temps à expliquer en dialogues l’intrigue. Mais le problème dans K.O. c’est qu’en terme de richesse l’histoire est au diapason de la mise en scène, c’est à dire hyper basique. Pour faire court on nous sert une sempiternelle fois le thème de la quête rédemptrice.


Le casting: Bien sûr le clou du spectacle, l’argument marketing c’est Ciryl Gane! Pourquoi pas? Mais, Antoine Blossier, certainement obsédé par remplir son cahier des charges de film prépubère, tente de faire jouer Gane afin qu’il puisse incarner un personnage totalement caricatural. Gane n’est pas un acteur et il fallait justement tirer parti qu’il ne le soit pas. Il fallait adapter son personnage à ce qu’il offre naturellement, il fallait exploiter la dimension de réel que son non-jeu pouvait apporter. A quand un film d’action Bressonnien? De plus il y a pléthore d’anciennes stars du sport devenues comédiens et qui par leur non-jeu ont souvent apporté des présences singulières dans les films. Donc malheureusement, dans les scènes où il doit faire passer de l’émotion Gane surjoue, à la limite du ridicule. On voit bien que Blossier a pris Gane pour sa notoriété en MMA, mais même là il ne l’a pas regardé. Le personnage de Bastien dans le film se bat de manière frontale, en force. Gane est connu chez les lourds en MMA pour être un styliste avec un striking très aérien, travaillant à ne pas se faire toucher. Le personnage du film est tout le contraire. Pour le reste du casting rien n’est juste, trop caricatural pour les méchants, trop insipide pour l’ado pourchassé. Seule Alice Belaïdi tire son épingle du jeu!


Une échappée possible?

K.O est donc un film qui illustre très bien les lacunes du cinéma d’action hexagonal. Alors, il faut espérer qu’un dérèglement salutaire se produise afin que d’autres auteurs plus singuliers et transversaux dans leur amour du cinéma redéfinissent le film d’action en France.

Il faudrait peut-être pour cela se référer aux travaux de Nicolas Boukrieff, Christophe Gans bien sûr (tous deux anciens critiques de Starfix), mais aussi de Jean-Baptiste Thoret pour aller du côté d’une certaine transversalité plutôt que d’une opposition basique que ce cinéma d’action à la Française porte dans ses gènes depuis ses origines. Au lieu d’avoir un cinéma d’action qui par une posture « bête et méchante » s’oppose au cinéma d’auteur et à sa tradition critique, il nous faudrait des auteurs qui concèdent que quelque chose du cinéma d’action a été bouleversé il y a longtemps, qu’ils se l’accaparent et reformulent une proposition de cinéma. Aux Etats-Unis, où ces petites querelles de chapelles critiques ont beaucoup moins eu lieu, un cinéaste tel que Micheal Mann a fait une proposition de cinéma d’action (Heat, Collatéral) qui serait la concrétisation de cette approche en renouvelant la forme du film d’action, mais aussi la thématique du héros d’action sans que ses films ne perdent en aura populaire. Comme l’a judicieusement relevé Jean-Baptiste Thoret dans son livre « Micheal Mann, Image du contemporain », il y a du Antonioni chez Mann. Dans le rapport du héros à la ville, dans ces plages de déconnexion qui perturbent l’action, il y a quelque chose de l’auteur de la trilogie de l’incommunicabilité. Chez Mann il y a donc comme une intuition de ce que disait Deleuze sur la faillite du schéma sensori-moteur, sur la faillite du héros classique. Il faudrait que des auteurs Français s’extirpent de cette sclérose culturelle pour faire advenir un vrai cinéma d’action, renouvelé dans la forme et le fond. Alors, à quand les Mann, les Mc Tiernan, les Verhoeven Français?


Sergent-Steiner
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le 9 juin 2025

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