Le Kafka de Soderbergh met en scène l’écrivain tchèque parmi les créatures inquiétantes et inquiètes qui peuplent son œuvre. On reste donc loin du biopic tel qu’il se pratique depuis, tout en évitant la lecture exclusivement politique – certainement réductrice et peut-être fausse – qui fait de Kafka un dénonciateur des systèmes totalitaires. À la colonie pénitentiaire, Le Château ou même Le Procès sont moins des récits sociaux que des apologues métaphysiques : la pseudo-conspiration scénarisée par Lem Dobbs et la remarquable interprétation de Jeremy Irons vont dans ce sens.
Ce qui marque aussi, c’est précisément le caractère intemporel du récit : en commençant avec un noir et blanc plus expressionniste que l’expressionnisme avant de passer à la couleur et de revenir à un noir et blanc plus neutre, en mettant en scène des personnages qui semblent moins des individus que le personnel d’une fête foraine (ou d’une compagnie d’assurances, pour le coup !), en filmant Prague comme un décor vivant plutôt que comme une ville historiquement reconstituée, Soderbergh donne au temps, au lieu et aux personnages quelque chose de fantasmatique.
Paradoxalement peut-être, le film ne va pas au bout de l’onirisme. Visuellement presque irréprochable, Kafka m’a paru, dans un sens, trop construit et trop sage pour être inoubliable.